Loos-en-Gohelle : l’implication citoyenne, moteur des politiques publiques

À Loos-en-Gohelle, l’implication citoyenne, ce n’est pas juste consulter les habitants. Les personnes vivant sur le territoire sont intégrées aux processus de décision et participent même parfois à la réalisation des projets. Cette approche est constitutive des politiques de transition de la ville. 

Il n’y aura pas de transition écologique sans transition démocratique”. Cette phrase, c’est un des leitmotiv du projet Loossois. Selon elle, la démocratie représentative ne trouve plus sa légitimité uniquement par l’élection. Pour relégitimer l’action politique, le pouvoir doit être partagé avec les habitants. Alors comment faire pour susciter leur engagement ?

La reconnaissance, principe clé de l’implication habitante à Loos-en-Gohelle

Un des premiers leviers de l’implication habitante est la reconnaissance. Respecter l’autre pour ce qu’il est et lui donner la parole, sans apporter de jugement sur son point de vue. Ce sentiment est constitutif de l’adhésion au projet municipal, même pour des personnes qui ont d’autres obédiences politiques. C’est aussi une condition de réussite des démarches d’implication citoyenne, car reconnaître la légitimité de chacun à s’investir dans le développement de la commune est essentiel pour créer une relation de confiance avec les habitants et encourager la prise d’initiative. Elle incite en outre à adopter une posture plus bienveillante vis-à-vis de l’action de la collectivité. 

Il est également essentiel de reconnaître la légitimité des agents à se prononcer sur le fond des politiques adoptées, de donner un avis technique et d’encourager la prise d’initiative des services. Reconnaître l’engagement des agents et le caractère décisif de leur contribution contribue à donner du sens au travail et à qualifier les politiques publiques municipales. L’implication citoyenne, c’est en réalité l’articulation entre plusieurs expertises complémentaires : l’expertise d’usage des habitants, l’expertise technique des agents et l’expertise politique des élus (qui fixent le cadre et donnent la direction à suivre).

Et pour que cela fonctionne, la posture et les manières de faire de chacun doivent évoluer :

  • Les élus ne sont pas les sachants

    Ils doivent reconnaître la légitimité des habitants et des agents à s’impliquer, à questionner la stratégie proposée et s’appuyer sur eux pour construire la décision.

  • Les agents ne sont pas de simples exécutants techniques

    Ils ne sont pas assignés à des tâches et des fonctions parfaitement circonscrites : ils viennent enrichir les projets, contribuer à qualifier la commande politique, accompagner les habitants dans les projets d’implication, et sont prêts à faire face à des situations inédites et à travailler en mode projet.

  • Les habitants ne sont pas consommateurs de l’action publique

    Mais des contributeurs actifs, prêts à donner du temps et de l’énergie (selon leurs capacités) à la résolution de problématiques qui concernent la ville.

Au-delà des principes et des postures, il faut également mettre en place certains outils pour faire vivre l’implication. Il faut savoir créer les conditions d’une bonne écoute des habitants et des espaces d’expression sur des sujets pour lesquels la mairie est saisie. Antoine Raynaud, directeur de cabinet, prend l’exemple des compteurs Linky. Le sujet avait divisé la commune et la mairie avait décidé d’organiser une réunion publique sur ce thème.

“Nous avons d’abord introduit la réunion publique par une prise de parole d’associations environnementales, qui étaient contre ces compteurs, et des opérateurs (qui étaient pour). Nous avions donc les deux points de vue. Puis, les habitants se sont exprimés. C'est à ce moment-là qu'on commence à reformuler le problème et les gens commencent à se mettre dans un processus de recherche de solution. Le changement de posture s’opère progressivement. Quelqu’un qui arrive avec de grosses revendications ou juste des angoisses va commencer à entrer dans une réflexion sur la suite.”

Le dispositif demande peu de moyens financiers mais beaucoup de préparation. ”La participation c’est high-tech. Si vous arrivez et que vous avez oublié des intervenants, que vous ne savez pas animer, que quelqu’un sort du cadre, dit n’importe quoi, et que vous n’arrivez pas à le recadrer, vous ne donnez pas confiance aux habitants en votre capacité à gérer cette situation. Les gens vont aussi donner du temps pour venir donc il faut que ça fonctionne.” 

Partir des besoins des habitants est un facteur déterminant de l’implication habitante. “Si vous voulez impliquer les gens sur un sujet, ajoute Antoine Raynaud, il ne faut pas faire de thématiques ad hoc. Je conseille de partir d’un conflit d’usage. Si vous souhaitez agir sur les transports, partez de la vitesse, des dos d’âne, etc. Ensuite, quand les habitants se sont déplacés, vous montez en généralité pour montrer que le sujet est complexe et qu’il a d’autres problématiques. Vous élargissez le spectre en partant du précis pour arriver vers la démarche globale.” 

La ville a pu tester cette méthode sur le sujet des pesticides. Après avoir reçu une pétition demandant d’interdire leur usage aux abords d’une école primaire, elle a décidé de lancer une vaste démarche d’implication sur cette thématique en s’appuyant sur une méthode de “dialogue territorial”. Pendant deux ans, un médiateur de conflit a aidé la commune à impliquer l’ensemble des acteurs concernés par le sujet (agriculteurs, assos environnementales, municipalité, agglomération, commerces, parents d’élèves…) et à les faire se rencontrer pour travailler ensemble. Le processus a contribué à créer du lien, à provoquer des rencontres et à déconstruire certains préjugés. Et en définitive, le projet a permis de passer d’un sujet précis de tension, à une réflexion collective sur le devenir de l’alimentation et de l’agriculture à Loos-en-Gohelle.

Les débuts de l'implication citoyenne à Loos-en-Gohelle

Lors de la fermeture des mines (et l’effondrement local que cela a entraîné), la municipalité, dirigée à l’époque par Marcel Caron a axé ses efforts sur la prise en charge collective du sentiment de perte de confiance et d’estime de soi, à travers la mise en place d’une politique culturelle visant à reconnaître et valoriser la mémoire, les valeurs populaires et les savoir-faire de Loos-en-Gohelle.

Cette démarche culturelle a été envisagée comme un nouveau projet commun pour la ville et comme une façon de garder du lien entre les gens, quand tout se délitait autour. La culture a donc été le premier espace d’implication des habitants, qui ont été invités à s’investir dans des spectacles participatifs, des travaux citoyens de recherche historique, ou du land art dans d’anciennes infrastructures minières…

L’implication citoyenne s’est généralisée et systématisée dans un second temps, notamment sous l’impulsion de Jean-François Caron, qui a piloté deux projets fondateurs : la révision du Plan d’occupation des sols (POS) 1995-1999 et l’adoption de la « Charte du cadre de vie ». Ces deux documents charnières partent des besoins, du vécu et de l’expertise d’usage des Loossois. Ils ont constitué pour la ville l’occasion d’un diagnostic social et environnemental partagé avec les habitants. Jean-François Caron, alors élu à l’urbanisme, témoigne : “On ne peut pas planifier un plan d’occupation des sols si on n’a pas une idée de ce que l’on veut pour notre ville. Donc,  pendant un an et demi, le plan a été réalisé dans les quartiers, avec les agriculteurs, les commerçants, etc. Il en est sorti une vision, un projet de ville, qui a permis de réviser le plan d’occupation des sols et de faire une charte du cadre de vie avec des idées d’expérimentations.”

Puis, les actions se sont multipliées. Le fifty/fifty est apparu. Découvert par Jean-François Caron lors d’un voyage professionnel en Allemagne, il est aujourd’hui un outil majeur de l’implication citoyenne à Loos-en-Gohelle. Il repose sur un principe simple de “gagnant-gagnant”, et permet d’accompagner des projets/initiatives habitants qui répondent à certains pré-requis (être un projet d’intérêt général ; concerner le domaine public ; contribuer aux transitions…) par un appui technique ou financier de la commune. Néanmoins, la ville demande en contrepartie aux habitants de s’engager dans le projet, de contribuer à sa réalisation. Et cela peut aller jusqu’à la réalisation de travaux physiques (qui se cantonnent toutefois principalement à du petit-oeuvre). Une convention est alors signée entre les différentes parties prenantes pour établir clairement le partage des tâches. C’est l’outil le plus abouti de co-construction d’action publique et de partage de responsabilités, et il contribue à faire des habitants de véritables acteurs du changement. Aujourd’hui, la ville enregistre entre 4 et 5 fifty-fifty par an.

La philosophie de Loos-en-Gohelle, c’est que partager le pouvoir avec les habitants n’affaiblit pas le pouvoir politique mais au contraire contribue à renforcer son action et sa légitimité, grâce à toute une série d’impacts positifs : confiance vis-à-vis de l’action municipale, renforcement du pouvoir d’agir des habitants, qualification des politiques publiques (qui répondent mieux aux besoins et sont mieux appropriées)…

D’autres espaces sont créés pour impliquer et valoriser les habitants. C’est notamment le cas de l’événement de fin d’année “Faites in Loos”. Cet événement est l’un des temps forts de l’année, car il vise à rassembler et mettre à l’honneur les porteurs de projets et les habitants engagés en général. C’est un moment qui dresse un panorama des différentes initiatives citoyennes menées pendant l’année et qui cherche à rendre tangible, à donner corps, à l’implication citoyenne municipale. Organisé en fin d’année à l’approche des fêtes, il prévoit aussi des jeux et animations à destination des familles, car il est important d’apporter une dimension ludique aux démarches participatives, afin d’éviter qu’elles ne soient associées à des moments rébarbatifs de discussions de travail. Il faut aussi prendre du plaisir pour s’impliquer !

Les Chti TaidX, organisés dans le cadre de Faîtes in Loos, constituent le point d’orgue de cette journée et incarnent cette volonté de reconnaître et de donner à voir l’engagement citoyen. Pendant une quinzaine de minutes, des habitants ayant porté un projet d’intérêt général sont invités à monter sur scène pour raconter leur initiative inspirante. Ils sont aidés par une journaliste dans les semaines précédant l’événement pour écrire  leur récit. Il ne leur est pas demandé de simplement raconter ce qui a fonctionné mais aussi de parler des difficultés rencontrées dans le projet, de souligner les petits couacs dans la coopération avec la mairie, qui sont en général très riches d’enseignements. Une fois la présentation terminée, les services et les élus sont ensuite invités à raconter le même projet depuis leur perspective, à commenter l’intervention et donner à voir les coulisses de leur travail. Un jeu de miroir qui montre comment se fabrique l’implication habitante se met alors en place. Et cela crée à la fois un espace de reconnaissance, un moment inspirant susceptible d’inciter d’autres porteurs d’initiatives à s’engager, et un exercice ludique d’évaluation de la coopération mairie-habitants. 

Les effets de l’implication citoyenne sur les comportements des habitants

Il ne suffit pas de consulter les gens pour les faire participer, il faut chercher l’engagement, leur faire prendre des responsabilités pour amorcer un changement de posture. Par exemple, les fifty-fifty prévoient la rédaction d’une convention établissant clairement le partage de tâches mairie-porteurs de projets. Car c’est dans la mise en œuvre et dans l’action que chacun fait véritablement évoluer ses représentations et qu’il développe des compétences utiles. Jean-François Caron répète souvent que participation sans responsabilisation = piège à cons. Il ne suffit pas de consulter et demander un avis pour faire de la participation. C’est à travers l’engagement que les gens se transforment et c’est cela qui constitue le résultat le plus précieux de l’implication citoyenne.

C’est ce que Loos-en-Gohelle appelle “la capacitation habitante”. Ce sont toutes les compétences, les savoir-être, les savoir-faire, le lien social, la confiance, l’attachement au territoire… que les habitants développent quand ils s’engagent dans un processus collectif. Loos-en-Gohelle compte de nombreux exemples de personnes qui se sont transformées grâce au processus participatif. C’est le cas de Pascale Eslan, aujourd’hui conseillère municipale.

Bien sûr, l’implication citoyenne ne produit pas les mêmes effets selon les personnes. Il y a des habitants qui n’ont pas le temps, l’envie ou l’intérêt de s’investir, tout comme il y a des personnes qui peuvent s’impliquer ponctuellement, sur un projet donné, puis se retirer une fois le projet terminé. Par exemple, certains fifty-fifty ont du mal à s’inscrire dans la durée. Cela a été le cas de certains bacs de fleurs qui ont été installés dans un quartier de la ville. La convention signée avec les habitants prévoyait que la pose des bacs relevait des services techniques, et leur entretien des habitants. Si le partage des tâches a bien été respecté dans un premier temps, la ville a ensuite constaté une érosion de l’engagement des riverains au fil du temps et en définitive, c’est la ville qui s’est chargée de l’entretien des fleurs. 

Cette baisse de la mobilisation avec le temps fait partie du cycle normal des démarches participatives, qui ont besoin d’un enjeu, d’un besoin clair ou d’un projet concret pour maintenir la dynamique collective. C’est ce que Jean-François Caron appelle “les objets transactionnels”. C’est pourquoi il est nécessaire que la mairie sache identifier et renouveler ces objets transactionnels selon les opportunités qui se présentent ou les besoins qui apparaissent. 

L’approche systémique au coeur du fonctionnement de la mairie

La ville de Loos-en-Gohelle veut porter un projet de transition systémique, c’est-à-dire de faire en sorte que l’ensemble des politiques publiques municipales soient cohérentes avec les objectifs de développement durable. Cette approche a amené la commune à travailler en même temps plusieurs secteurs thématiques (énergie, agriculture, économie, biodiversité, aménagement, protection de la ressource en eau…) en cherchant à impliquer les habitants pour chacun de ces sujets.  

Pour être à la hauteur d’une telle ambition, il faut donc que chaque service, chaque commission, chaque adjoint, se questionne sur la façon de décliner ces objectifs de transition dans son propre secteur d’activité. Il devient alors nécessaire de questionner le fonctionnement « en silo » (trop cloisonné, pyramidal et hiérarchisé) qui prévaut souvent dans les collectivités pour aller vers la mise en place de nouvelles gouvernances d’action publique (plus transversales, en mode projet et basées sur l’innovation et la prise d’initiative des services). Cela demande d’autres formes de management (plus coopératifs) et d’autres organisations du travail en interne. 

Il en va de même pour l’implication citoyenne : comment faire en sorte qu’elle ne soit pas l’affaire d’un seul service mais bien le sujet de tous ? C’est là aussi un enjeu de management et d’organisation du travail. Parmi les points de vigilance, il faut par exemple prêter une attention particulière à la façon dont les initiatives et demandes habitantes sont traitées et accompagnées. Le besoin de l’habitant doit être placé au cœur de l’action des services, et il faut éviter de renvoyer les gens de service en service lorsque les demandes se trouvent à la croisée des compétences. Il faut aussi veiller à ne pas trop tarder à apporter les réponses demandées faute de quoi, les porteurs de projet peuvent se décourager. 

“C’est déjà arrivé chez nous, assume Antoine Raynaud. Parfois ça traîne et les habitants baissent les bras. Il y a un enjeu de réactivité dans l’organisation du travail pour être capable de gérer.” 

La mairie s’attache en tout cas à toujours donner une information claire, transparente et sincère à chaque questionnement des habitants, sans chercher à éluder les difficultés ou les points sensibles. Et en général, les gens comprennent.