Et si l’économie circulaire changeait le visage du Grand Bergeracois
Les ressources naturelles s’épuisent et les territoires cherchent à relocaliser leur économie. Malgré ses fragilités, le Grand Bergeracois est terre d’initiatives originales portées par des acteurs de l’économie circulaire. Entre volontarisme local, constitution d’un réseau départemental et contraintes budgétaires et politiques, le développement de ce modèle reste un travail de longue haleine.
Jean-Luc Pujols, chargé de mission Économie circulaire au Conseil départemental de la Dordogne, revient sur les acteurs moteurs, les blocages persistants et les ambitions portées par le Département pour structurer ce secteur en transition.
GBA : Quel regard portez-vous sur l’état de santé de l’économie circulaire en Grand Bergeracois ?
J-LP : Il s’agit d’un territoire dynamique, en grande partie grâce à l’implication d’un acteur central : la Fab’Coop. Sans cette structure, le paysage local serait assez morcelé, comme dans le reste de la Dordogne.
Ce qui est intéressant, c’est que malgré certaines tensions passées entre la Fab’Coop et la Communauté d’agglomération bergeracoise (la CAB), cette dernière semble s’orienter vers des projets proches de l’économie circulaire. Par exemple, sur le site de l’ESCAT, une entreprise comme Green Gen Technologies (fabrique de bouteilles en résine de lin et en carton) a récemment été accueillie.
De manière générale, les entreprises installées sur ce site relèvent de l’économie locale ou de l’alimentation durable. Ce sont souvent des projets industriels plutôt qu’associatifs, ce qui laisse penser que la CAB reste encore peu à l’aise avec les structures à gouvernance associative.
GBA : Comment définissez-vous l’économie circulaire, pour quelqu’un qui ne connaît pas bien ce concept ?
J-LP : L’économie circulaire, c’est une économie de bon sens. Elle repose sur des préceptes d’avant-guerre : on ne jetait rien, on réemployait, on réparait. C’est une logique d’allongement des durées de vie, de partage plutôt que de possession. Les anciens pratiquaient cela naturellement : dans les fermes, il suffisait qu’un agriculteur ait une machine pour que tout le voisinage puisse en bénéficier.
C’est ce bon sens-là qu’il faut retrouver : ne pas jeter ce qui peut encore servir, réduire la consommation de ressources, recréer du lien autour d’un usage plus responsable des biens.
L’économie circulaire : “Du gagnant-gagnant pour notre territoire”
GBA : Quel est le rôle du Département dans le soutien à ces dynamiques d’économie circulaire ?
J-LP : Le Département intervient surtout pour animer le réseau d’acteurs locaux. Nous avons lancé, avec différents partenaires, un événement phare cette année : la Fête du Gabarier, qui sera la première rencontre départementale des acteurs de l’économie circulaire. L’objectif est de créer du lien, de la visibilité, et de valoriser les projets existants. Une trentaine de structures y participent, avec une belle variété d’ateliers et d’initiatives présentées.
Pour cette rencontre, le Département a mobilisé des moyens inédits : la Fab’Coop a reçu près de 11 000 euros de subvention pour accompagner l’organisation, ce qui représente un effort budgétaire significatif dans un contexte de fortes restrictions. Cela montre que, malgré les contraintes, le Département continue de croire en l’économie circulaire comme levier de transformation territoriale.
GBA : Justement, comment se prennent les décisions de financement au sein du Département ?
J-LP : Aujourd’hui, le Département ne « choisit » plus vraiment : il fait avec les moyens qu’il a. Les marges de manœuvre sont très réduites. Le budget de fonctionnement a été amputé de 30 % l’année dernière. On nous demande globalement de faire moins, avec moins. Donc l’approche, c’est plutôt : moins on est sollicités, mieux on se porte. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’engagement, mais il faut vraiment que les projets portés soient solides, et qu’ils justifient un effort financier particulier.
GBA : En quoi l’économie circulaire peut-elle représenter un levier face à ces difficultés budgétaires ?
J-LP : L’économie circulaire permet de maintenir des emplois locaux, de soutenir un tissu économique de proximité, et de réduire les coûts environnementaux. Elle valorise aussi des structures et des acteurs souvent invisibles, parfois dévalorisés. Beaucoup de gens continuent à penser qu’aller dans une recyclerie, c’est un peu « rentrer dans un magasin de pauvres », alors qu’en réalité, la seconde main explose, partout en France.
Aujourd’hui, plus de 30 % des Français consomment des biens de seconde main. Et en Dordogne, avec une économie plus rurale, moins dense que celle des grandes métropoles, ces pratiques font pleinement sens. Elles répondent à des besoins sociaux, économiques, et écologiques. C’est du gagnant-gagnant pour un territoire comme le nôtre.
L’économie circulaire, marquée par des tensions locales et en attente d’un réseau solide
GBA : Comment se situe le Grand Bergeracois par rapport aux autres territoires de la Dordogne ?
J-LP : C’est un territoire marqué par un historique de frictions politiques entre la CAB, la mairie de Bergerac et le tissu associatif. Par exemple, La Traverse, un espace d’urbanisme transitoire, reste sous la menace d’une fermeture. L’avenir du projet n’a jamais été pleinement assuré. En parallèle, il semble aussi y avoir des tensions avec un autre tiers-lieu, le Bahut des Transitions, avec lequel la collaboration semble limitée. Peut-être à cause des personnes en présence, ou de différences de visions.
À l’inverse, dans d’autres territoires comme le Périgord Vert, on trouve des recycleries très actives qui travaillent ensemble de manière informelle, sans forcément structurer un réseau. Elles coopèrent naturellement, se dépannent entre elles. Le Grand Bergeracois pourrait s’en inspirer.
Cela dit, il y a aussi de beaux projets en Bergeracois : Question de Culture, par exemple, porte le projet d’une Matériauthèque, dédiée au réemploi dans le BTP. Ce secteur est en difficulté partout en France, en partie à cause de la mise en place de la REP (responsabilité élargie du producteur) sur les matériaux de construction. Le projet, soutenu par la CAB via un bail emphytéotique, est prometteur.
GBA : Vous avez évoqué la Fête du Gabarier. Qu’en attendez-vous concrètement ?
J-LP : On veut que ce soit le point de départ d’un réseau départemental de l’économie circulaire. Il y aura des ateliers, des échanges, des présentations de projets et des temps de réflexion commune. C’est aussi une manière de montrer que l’économie circulaire n’est pas marginale, qu’elle concerne tous les territoires, qu’elle est capable de rassembler des associations, des entreprises, des institutions.
GBA : Quel est, selon vous, le lien entre économie circulaire et tourisme, notamment en Dordogne et dans le Grand Bergeracois ?
J-LP : Il est très fort, et parfois sous-estimé. Quand un touriste vient en Dordogne, il recherche de l’authentique, quelque chose d’ancré dans le territoire. Et son bonheur se trouve souvent dans un vide-grenier, chez un brocanteur ou sur un marché. Ce sont des lieux de réemploi, mais aussi de transmission.
Un brocanteur du centre de Périgueux m’a expliqué que 95 % de sa clientèle sont des touristes, majoritairement hollandais ou allemands. Ce sont eux qui achètent les plus beaux objets, souvent assez chers, parce qu’ils en ont les moyens et qu’ils y trouvent une valeur patrimoniale et émotionnelle.
C’est tout l’inverse du supermarché, où l’on consomme vite, sans lien. L’économie circulaire permet cela : ralentir, créer du lien, apprendre à réparer, entretenir, bricoler.
GBA : Vous présentez l’économie circulaire comme une alternative à la société de consommation classique. En quoi change-t-elle notre rapport au monde ?
J-LP : Elle transforme profondément notre rapport à l’objet, à l’achat, au temps. L’économie circulaire, c’est une forme de résistance douce à une société numérique, rapide, où tout doit aller vite. Là, on flâne, on échange, on prend le temps. On redonne de la valeur à ce qui existe déjà.
Mais c’est aussi une vision politique. Ce sont les graines d’une société plus sobre et plus résiliente. Il reste encore des freins culturels forts, notamment chez certains élus qui ont été biberonnés à la société de consommation et pour qui le réemploi évoque la pauvreté ou un passé rural difficile.
Besoin des collectivités, des entreprises et du SMD3
GBA : Que fait le Conseil départemental de la Dordogne pour soutenir l’économie circulaire, notamment en Grand Bergeracois ?
J-LP : Cette année, nous avons franchi un cap. Le Département soutient activement la Fab’Coop, le collectif d’acteurs du Bergeracois, à qui nous avons confié une mission de co-organisation de la Fête du Gabarier.
On soutient également la dynamique de la Brocante aux Matériaux, dont la première édition en 2024 a déclenché un élargissement à l’échelle départementale. Ce projet a permis de tisser des liens entre associations et collectivités, notamment avec le Grand Périgueux, qui travaille de son côté sur l’écologie urbaine. Petit à petit, on a vu émerger une envie commune de créer un réseau départemental de l’économie circulaire.
GBA : Ce réseau départemental est donc en cours de construction. Quels sont les principaux défis à relever ?
J-LP : Il y en a deux principaux : d’un côté, renforcer l’interconnaissance entre collectivités – et notamment intégrer davantage la CAB (Communauté d’agglomération bergeracoise), qui reste assez isolée ; de l’autre, mobiliser les entreprises. Jusqu’ici, le club d’entreprises du Bergeracois n’a pas porté l’économie circulaire comme on l’espérait. Il y a encore une vraie distance entre les discours et les actes.
Nous savons que certaines entreprises sont prêtes à verser une cotisation, mais elles veulent du retour sur investissement. C’est là que la Fab’Coop doit monter en gamme, proposer des outils, des prestations, et peut-être externaliser certaines compétences.
GBA : Est-ce que cela suffira ?
J-LP : Il faudra aller plus loin, en proposant des ateliers de synergies, des événements fédérateurs, et surtout en assurant un vrai suivi. Lors des précédents ateliers de synergies organisés en Grand Bergeracois, on a identifié plus de 300 opportunités de collaboration entre acteurs… Mais qui suit derrière ? Qui les transforme en projets concrets ? Aujourd’hui, un organisme comme la Fab’Coop n’en a pas le temps.
L’autre acteur qui pourrait mettre un coup d’accélérateur au développement de l’économie circulaire locale, c’est le SMD3. Le syndicat mixte de gestion des déchets de Dordogne devrait être un point central de notre secteur, comme l’est le Smicval en Libournais, territoire voisin. Leur budget est très élevé, donc il serait intéressant qu’ils aident davantage les recycleries du territoire, par exemple. En tout cas, je serais très enthousiaste à l’idée de travailler plus étroitement avec eux.
Sinon, il manque des moyens humains et techniques pour transformer le potentiel en réalité. Mais je reste optimiste. L’économie circulaire, c’est bon pour le climat, l’économie, le lien social et le tourisme… Donc je ne vois pas ce que nous avons à y perdre. C’est un modèle de société plus durable, plus humain, qu’il faut absolument encourager.
Des propos recueillis le 27 juin 2025 par Valentin Nonorgue.

