Face aux crises climatiques, écologiques, territoriales et sociales, les villes doivent réinventer leurs modèles de développement du paysage et d’aménagement urbain durable.
En France, la végétalisation des espaces devient un levier de résilience et d’attractivité. Le paysage n’est plus seulement un objet esthétique, il s’impose comme un outil participant à la lutte et à l’atténuation des crises.
Dans son ouvrage “Politique paysagère, pour une ville verte et durable”, aux éditions Berger-Levrault, Damien Butin croise la théorie avec des exemples d’application concrète. Ils vont de la planification territoriale par le grand paysage jusqu’à la reconversion de zone industrielle en un parc naturel. Le tout en adoptant une méthode claire et opérationnelle.
Ingénieur paysagiste et directeur du patrimoine naturel à Bordeaux Métropole, Damien Butin axe son argumentaire sur l’interdépendance du paysage avec l’écologie. De quoi répondre aux enjeux de transition écologique et énergétique, de cadre de vie et de développement économique des territoires. Entretien.
Paysage et décisions politiques : sensibiliser, former et accompagner les élus
Quels éléments concrets font du paysage un levier stratégique pour relier écologie, urbanisme et attractivité territoriale ?
Damien Butin – Le paysage et l’écologie sont des systèmes vivants et interdépendants, capables de fédérer les politiques publiques face aux défis de la transition écologique : énergies renouvelables, mobilités, agriculture, risques climatiques, nature en ville, aménagement urbain.
Souvent invisibles dans la planification, ils peuvent pourtant devenir à la fois cadre et méthode pour accompagner les transformations écologiques et démocratiques, notamment grâce au Plan Paysage et Écologie (PPE). Ce document aide à comprendre, préserver et valoriser les paysages tout en conciliant écologie, économie, culture et qualité de vie.
Pourtant, le paysage est encore trop souvent perçu comme un simple décor, alors qu’il est un vrai levier de développement. Et ce, de par :
son cadre paysager qui peut attirer des habitants, des entreprises et des touristes.
les espaces dits verts et la renaturation urbaine qui améliorent le bien-être, la santé environnementale et permettent d’anticiper les risques climatiques.
son pouvoir de valorisation des produits locaux, de l’agritourisme et de l’économie circulaire.
En somme, investir dans le paysage, c’est soutenir à la fois la transition écologique et la compétitivité territoriale. Je le considère ainsi comme un choix stratégique plutôt qu’une dépense.
Quels sont les principaux freins institutionnels ou culturels à la mise en place d’une politique paysagère ambitieuse ?
Ils sont surtout culturels. D’un côté, la mise en œuvre de projets cohérents et innovants peut être compliquée par le cloisonnement des différentes politiques, qui peuvent parfois s’opposer. Les plus petites collectivités s’exposent aussi à certaines lacunes, puisqu’elles disposent de peu de ressources techniques et humaines. Ce qui rend parfois difficile la mise en œuvre de projets d’envergure.
De l’autre, le paysage est trop souvent perçu comme un objet passif, alors qu’il représente un véritable levier pour bâtir des projets de territoire ambitieux.
La gestion des priorités de court terme et le manque de concertation avec les acteurs du territoire limitent aussi l’appropriation des projets. Pour dépasser ces obstacles, il faut une gouvernance intégrée, des financements adaptés et une sensibilisation collective à la valeur du paysage et de l’écologie. Depuis la Convention européenne du paysage (2000), l’État soutient d’ailleurs les collectivités qui élaborent des plans de paysage.
Comment convaincre les élus que le paysage est un levier de développement économique autant qu’écologique ?
Il est essentiel de recourir à la formation et à l’acculturation pour continuer à aider et accompagner les élus ainsi que les professionnels de l’aménagement. Le but est qu’ils saisissent le potentiel du paysage et de la biodiversité, afin de changer de paradigme.
Il s’agit de dépasser l’idée d’un simple cadre figé pour en montrer la dimension stratégique et vivante. Que ce soit pour contribuer à gérer les crises écologiques, sociétales ou encore les risques climatiques qui se répètent et nous menacent : le paysage offre de nombreux services écosystémiques.
Pour prévenir les risques coûteux liés au changement climatique, il est pertinent d’investir dans la trame verte et bleue, la trame brune [NDLR : réseau interconnecté de sols riches en biodiversité] ou encore la trame turquoise [NDLR : espaces où la trame verte et la trame bleue interagissent très fortement, constituant un corridor écologique propice à la circulation des espèces]. Cela peut se faire au travers de la renaturation urbaine, qui agit tel une première barrière face aux phénomènes négatifs, comme les inondations ou les îlots de chaleur.
Ces arguments permettent de faire comprendre aux acteurs des territoires qu’un paysage soigné renforce la compétitivité et la robustesse de leurs collectivités.
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- Ingénieur paysagiste et directeur du patrimoine naturel à Bordeaux Métropole, Damien Butin axe son argumentaire sur l’interdépendance du paysage avec l’écologie. Crédit : Marine Monteils
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- Dans son ouvrage “Politique paysagère, pour une ville verte et durable”, aux éditions Berger-Levrault, Damien Butin croise la théorie avec des exemples d’application concrète.
Le paysage, outil élémentaire à la transition écologique
Comment les collectivités peuvent-elles s’appuyer sur le Plan Paysage et Écologie (PPE) ?
Le PPE est un outil stratégique qui participe à la planification des territoires. Il identifie les différentes ressources naturelles et fournit un diagnostic ainsi qu’un plan d’actions clair. Cela oriente notamment l’urbanisation, limite l’artificialisation des sols et préserve les écosystèmes.
Il favorise aussi la concertation entre élus, techniciens, agriculteurs, associations, acteurs économiques et habitants, pour co-construire une vision partagée. C’est également un outil pédagogique qui sensibilise la population.
Enfin, en intégrant ses objectifs dans les documents de planification territoriale (PLU, SCoT), les collectivités s’assurent que chaque projet respecte les équilibres écologiques tout en épousant les directives d’amélioration de l’attractivité et de la qualité de vie.
Comment articuler PPE, densification urbaine et ZAN ?
Cette démarche correspond avant tout à repenser la manière dont on planifie le territoire.
Le PPE est une boussole qui permet de comprendre le fonctionnement écologique et paysager d’un territoire, pour mieux en guider l’urbanisation. Il met en évidence les espaces à préserver (réservoirs de biodiversité, paysages identitaires) et ceux qui peuvent accueillir des projets de densification (friches, zones sous-occupées). On évite ainsi d’opposer ville et nature, en montrant comment l’urbanisation peut contribuer à la régénération écologique.
Croisé avec les documents d’urbanisme, le PPE propose aussi des solutions pour intégrer la nature au cœur des projets. Et ce afin de concilier compacité urbaine, qualité de vie et biodiversité.
Avec cette approche systémique, l’objectif est de tendre vers la neutralité foncière, tout en travaillant sur la préservation de la santé publique et sur l’adaptation climatique.
Disposez-vous d’exemples inspirants de collectivités déjà en bonne voie ?
Ici, nous pouvons mentionner la ville et la métropole de Bordeaux, avec des politiques publiques convergentes comme :
le programme Bordeaux Grandeur Nature : pour transformer cette ville très minérale, en ville plus verte, plus fraîche, plus agréable à vivre – avec la nature placée au cœur de l’aménagement urbain
le dispositif Un million d’arbres : pour verdir massivement le territoire métropolitain d’ici 2030 et répondre aux enjeux climatiques, environnementaux et de qualité de vie
la révision du PLUi en y intégrant le ZAN
la politique GEMAPI soucieuse de la prévention des inondations et de la gestion des milieux aquatiques
la stratégie de résilience territoriale.
Nantes mène aussi une politique intéressante, qui lui a apporté la distinction de capitale verte européenne 2022. Cela passe par le développement de jardins, d’espaces publics plus verts et plus durables mais aussi d’écoquartiers, de corridors écologiques. Le tout en y intégrant une gestion durable de l’eau.
D’autres villes avancent bien. Nice, par exemple, a mis en place le projet du Grand Parc de la Plaine du Var (30 ha) et la concrétisation de la trame verte et bleue pour restaurer les corridors naturels. Enfin, Strasbourg travaille à la co-construction d’un projet de Ceinture verte, tout en établissant son Plan Canopée pour adapter le patrimoine arboré aux contraintes climatiques.
Aménagements des lieux de vie : les habitants en première ligne
Pourquoi est-il important d’inclure les habitants dans les démarches paysagères ?
Le paysage est un bien commun qui structure le cadre de vie et l’identité collective. C’est un patrimoine dont nous sommes tous dépositaires. Les habitants en sont les premiers usagers et enrichissent le diagnostic avec leur vision et leurs ressentis du quotidien. Cela permet de bien compléter les données purement techniques du PPE.
Associer la population dès les phases de réflexion permet de construire des projets plus justes et plus adaptés à leurs besoins. Cette implication se traduit par des balades commentées ou des cartes collaboratives, et contribue à offrir un cadre pédagogique.
En plus de favoriser le dialogue entre citoyens, élus et techniciens, ces actions apportent une meilleure transparence des politiques, révèlent une efficacité accrue et renforcent l’acceptabilité sociale des décisions. De quoi dépasser l’aspect uniquement technique ou réglementaire des politiques publiques, pour en faire des démarches véritablement partagées et durables.
Comment éviter que la politique paysagère ne soit vécue comme une contrainte par les acteurs économiques ?
Pour que les acteurs économiques la conçoivent comme une opportunité, il faut là encore les associer dès le départ à la co-construction des solutions réalistes.
L’idée est de valoriser les obligations réglementaires comme des leviers de compétitivité et d’adaptation climatique.
Une politique paysagère bien menée permet de consolider la viabilité de l’agritourisme, de faire émerger des circuits courts ou de décerner des labels environnementaux. S’y ajoutent les potentielles aides techniques et financières pour accompagner la transition.
Ainsi, à titre d’exemple, des pratiques comme l’agroforesterie montre que la production agricole et la préservation écologique peuvent s’allier. Intégrer les acteurs économiques à la gouvernance des projets fait de la politique paysagère un moteur de développement durable, plutôt qu’une simple contrainte.
Dans votre livre, vous évoquez le modèle d’une collectivité verte, durable et désirable. Quels en sont les grands critères ?
Une collectivité verte, durable et désirable est celle qui concilie développement, attractivité et qualité de vie en répondant aux enjeux écologiques, climatiques, territoriaux et sociétaux. Ces objectifs s’atteignent de plusieurs manières, et notamment par :
la préservation et la valorisation de la biodiversité (trames vertes et bleues, brune, turquoise en répondant à des enjeux de continuités écologiques)
la gestion durable des ressources naturelles
la favorisation de la mobilité durable (transports en commun, réseaux cyclables, modes doux)
la conception d’un urbanisme résilient (densification raisonnée, intégration de la nature en ville, robustesse)
l’association des habitants, des entreprises et des associations à la co-construction des projets.
Propos recueillis le 15 septembre 2025, par Valentin Nonorgue.
