Strasbourg (67) : replacer les arbres au centre de la ville avec le Plan Canopée

Les arbres au cœur de la Ville et Eurométropole de Strasbourg
Crédit : Jérôme Dorkel, Ville et Eurométropole de Strasbourg

Cette semaine, la lettre de l’impact positif fait étape à Strasbourg. La Ville et l’Eurométropole, par le biais de services mutualisés, ont placé les arbres au cœur du Plan Canopée, lancé en 2020.

Objectif : planter 10 000 arbres d’ici à 2030. Un moyen de faire respirer davantage les zones urbaines, denses en population et en espaces minéralisés. Ce dispositif nécessite un travail de fond pour trouver des endroits propices à la plantation, pour convaincre citoyens et acteurs privés de planter sur leurs terrains et pour concilier les politiques d’aménagement, d’urbanisme et de transports avec les prérogatives du Plan Canopée.

Nous avons donc réalisé un entretien avec Carole Bastianelli, cheffe du service espaces verts et de nature, et Enrique Dazeur, chargé de projet Plan Canopée, à l’Eurométropole et à la Ville de Strasbourg.

Les arbres en première ligne face à l’urgence climatique

Quel constat de départ a amené à imaginer une solution comme le Plan Canopée ?

Carole Bastianelli : Ça devient presque classique, mais il y a six ans, c’était encore ambitieux d’annoncer qu’on allait planter autant d’arbres. Le constat de départ, c’est que nous sommes dans l’urgence climatique : il fait de plus en plus chaud dans les villes et nous devons adapter le territoire. Au niveau du service des espaces verts et de nature, nous disposons de plusieurs leviers d’action. En tant que gestionnaires des arbres, nous savons que ceux-ci sont des leviers intéressants, à la fois pour l’atténuation du changement climatique (par le captage du carbone) et pour l’adaptation, puisqu’ils apportent ombre et fraîcheur par évapotranspiration.

La végétation en général, et surtout les arbres en ville, permettent de créer des îlots de fraîcheur, ou au minimum de réduire les îlots de chaleur. Sous un arbre l’été, il fait beaucoup plus frais qu’en plein soleil. C’était le premier argument.

Ensuite, il y a aussi les bénéfices pour la biodiversité : différentes essences d’arbres offrent divers refuges pour la petite faune et les oiseaux. En augmentant la canopée, donc le nombre d’arbres à Strasbourg, nous augmentons mécaniquement ces refuges.

Les arbres captent également le CO₂ et certaines micro-particules, ils participent à la lutte contre l’érosion des sols et à la stabilisation des pentes. Tout cela combiné en fait une solution évidente pour améliorer la résilience urbaine.

Comment l’idée s’est-elle concrétisée  ?

CB : L’idée du Plan Canopée est née au sein du département Arbres, sous l’impulsion de Sylvain Leroux, mon prédécesseur, qui était chef du département et adjoint au chef de service. Il a travaillé avec son équipe à la proposition de ce plan, qui a été finalisé et adopté par les élus en août 2020, au tout début du mandat actuel.

Le service des espaces verts et de nature de Strasbourg compte une trentaine d’agents spécialisés, dont des diagnosticiens arboricoles et des gestionnaires de patrimoine arboré. Chacun suit entre 8 000 et 10 000 arbres, un peu comme un médecin avec ses patients. Nous avons aussi des arboriculteurs et des grimpeurs. Cette expertise a permis de construire un plan crédible et une stratégie de déploiement cohérente sur le terrain.

De quelle manière avez-vous convaincu les élus de porter cette initiative ?

CB : Le poste d’Enrique Dazeur [NDLR : chargé de projet Plan Canopée] a été créé pour finaliser la dernière ligne droite du Plan Canopée et assurer sa mise en œuvre. Nous avions besoin d’un chef de projet pour coordonner tout cela.

Enrique Dazeur : D’après les retours que nous avons eus, convaincre les élus n’a pas été compliqué. La municipalité de Strasbourg est écologiste, et la démarche s’inscrivait parfaitement dans sa vision. 

CB : Les élus ont poussé cette thématique tout au long du mandat, en demandant d’être efficaces et rapides. Ils ont tenu à développer une politique ambitieuse et rigoureuse de conservation et de protection du patrimoine arboré.

Les arbres comme richesse du patrimoine urbain à Strasbourg

Quelles sont les étapes principales de la mise en place du Plan Canopée ?

ED : Quand je suis arrivé, une partie du travail était déjà engagée, notamment la connaissance du patrimoine arboré. Le plan se décline en quatre axes :

  • La protection du patrimoine existant, via le règlement de voirie et des documents prescriptifs pour la prise en compte des arbres,
  • un axe de plantation, avec des objectifs chiffrés,
  • un axe de recherche et d’expérimentation, mené en interne et avec des partenaires privés,
  • un axe d’incitation, pour encourager les acteurs privés à développer leur patrimoine arboré.

Quels objectifs avez-vous formulés dès le départ du projet ?

CB : L’objectif principal est d’atteindre 30 % de canopée à Strasbourg, en cohérence avec le principe du 3-30-300 de l’approche “One Health”. L’autre objectif fort est de planter 10 000 arbres en 10 ans.

Focus : l’approche One Health et le 3-30-300

Au gré d’études récentes, notamment menées par l’Institut pour la santé globale de Barcelone, la présence des espaces verts en ville est source de bienfaits pour la santé. La végétalisation urbaine en sort ainsi avec une nouvelle règle que les collectivités, telles que l’Eurométropole de Strasbourg, tentent d’appliquer. Il s’agit du 3-30-300, selon lequel chaque citoyen doit voir au moins 3 arbres depuis son logement, doit vivre dans un quartier où 30% minimum de l’espace est arboré, et doit se situer à moins de 300 mètres d’un parc ou d’une forêt.

ED : Nous comptons uniquement les arbres réellement plantés, en soustrayant ceux qui ont été abattus pour obtenir un chiffre net d’augmentation. Cela diffère d’autres démarches nationales où le nombre brut d’arbres plantés est mis en avant, sans considération de renouvellement.

À Strasbourg, nous ne comptons également que les futurs « grands » arbres, qui arriveront à maturité. Nous plantons des arbres qui ont déjà 8 à 10 ans et mesurent 2 à 3 mètres de hauteur. Ainsi, par honnêteté technique et intellectuelle, nous ne comptons pas l’intégralité des petits plants. Car certains peuvent être comptabilisés dans des techniques de plantation extrêmement denses pour des refuges de biodiversité du type « Miyawaki ».

Quels moyens humains et financiers avez-vous mobilisés ?

ED : Le travail est mené avec le département Arbres et d’autres pôles gestionnaires de patrimoine arboré comme la direction de l’urbanisme ou les services des sports, des écoles et des cimetières. L’ensemble du service des espaces verts est impliqué, et chaque service gestionnaire a un rôle.

CB : Le poste de chef de projet, celui d’Enrique, a été créé pour coordonner le plan. Ensuite, il y a eu un redéploiement des missions plutôt qu’une création massive de postes. Nous avons négocié la création d’un nouveau poste de gestionnaire de patrimoine arboré pour suivre les 10 000 nouveaux arbres plantés. Cela s’est accompagné d’une réorganisation interne et d’une montée en compétences des agents, désormais plus impliqués dans la prospection et la planification des plantations.

Strasbourg (67) : replacer les arbres au centre de la ville avec le Plan Canopée
Les arbres au centre de Strasbourg. Crédit : Jérôme Dorkel, Ville et Eurométropole de Strasbourg.

Entre réglementations à respecter et espaces à aménager

Comment concilier les différents projets de la collectivité avec les directives du Plan Canopée ?

ED : Nous avons produit plusieurs documents de référence pour encadrer la prise en compte des arbres : le cahier de prescriptions relatives à la protection des arbres, délibéré en 2024, et des guides sur la plantation d’arbres d’alignement. Ces documents sont partagés avec les autres services et les aménageurs pour préserver les arbres existants et intégrer la végétalisation dans tous les projets urbains.

Quelles aides ont été obtenues pour concrétiser le dispositif ?

CB : Sur le plan financier, il est difficile d’isoler un budget spécifique, car les arbres sont souvent intégrés dans d’autres projets (cours d’école, parcs, constructions, etc.). 

En moyenne, la plantation et le suivi sur trois ans coûtent environ 1 500 € par arbre en espace vert et 2 500 € en rue. Dans certains sites très contraints, comme la place Kléber qui est un grand espace minéral de Strasbourg, le coût peut atteindre 5 000 à 6 000 € par arbre. 

À noter que nos élus ont bien arrêté que c’est la qualité des arbres, et non la quantité, qui prime. Donc, mettre parfois 5 000 euros pour un arbre, c’est cohérent avec leur politique.

En fonctionnement, nous entretenons environ 1 000 nouveaux arbres par an, avec un coût moyen de 35 à 40 € par arbre et par an. Cela représente une augmentation progressive du budget de 35 000 à 40 000 € par an d’ici 2030.

Les financements externes directs à la plantation sont rares : l’Agence de l’eau, par exemple, ne subventionne pas les plantations dites “isolées”. En revanche, certaines opérations de déminéralisation ou de cours d’école végétalisées ont été subventionnées, ce qui a indirectement bénéficié au Plan Canopée.

Comment avez-vous organisé la co-construction avec les habitants ?

ED : Nous avons participé à différentes réunions publiques pour expliquer la démarche. En parallèle, le dispositif “Strasbourg ça pousse” permet aux habitants de proposer en ligne la déminéralisation de l’espace devant chez eux. Si les conditions techniques le permettent, nous plantons un arbre à cet endroit ; sinon, la demande est conservée pour de futurs projets d’aménagement.

Avec quels partenaires privés, publics et institutionnels avez-vous coopéré ?

ED : Nous collaborons avec des bailleurs sociaux, encouragés à planter via une aide financière de l’Eurométropole. Nous travaillons aussi avec l’INSA et des laboratoires de recherche, ainsi qu’avec les grands aménageurs du territoire.

Par ailleurs, nous sommes impliqués dans Le Pacte, un réseau d’acteurs liés au Plan Climat, qui nous permet de sensibiliser des structures très diverses – du port autonome aux entreprises du BTP – à la préservation et à l’augmentation de leur patrimoine arboré.

À mi-chemin, le Plan Canopée est dans les temps

À date d’octobre 2025, quels résultats palpables sont observés ?

ED : Nous avons dépassé les 5 600 arbres nets plantés, soit plus de la moitié de l’objectif des 10 000 arbres d’ici 2030.

Nous parlons d’arbres nets car nous comptabilisons l’ensemble des arbres plantés de la saison auquel nous soustrayons le nombre d’abattages effectués sur l’année. Nous ne comptons également que les arbres d’une certaine taille (en fonction de la circonférence de leur tronc en cm à 1,30 m du sol ou de leur hauteur totale en cm à partir du sol). Quant aux refuges de biodiversité que nous plantons (micro-forêt), nous ne comptabilisons que 10% des plants mis en place car la méthode consiste à créer une concurrence entre les végétaux pour accélérer leur développement.

CB : Les projets de déminéralisation se sont fortement développés, augmentant la surface de sols perméables. Nous observons aussi une meilleure prise en compte de l’arbre dans les projets urbains et une sensibilisation croissante des habitants et des acteurs locaux.

Au cours de la mise en place du projet, quelles embûches ont été rencontrées ?

ED : La principale difficulté, c’est de concilier l’optimal et le réaliste. Nous devons faire des compromis entre l’aménagement urbain et la préservation des arbres. Il faut trouver le juste équilibre pour ne pas bloquer les projets tout en maintenant un haut niveau d’exigence écologique.

CB : La connaissance du patrimoine arboré est essentielle avant de se lancer. Et sur le terrain, les contraintes d’espace sont nombreuses : réseaux souterrains, accès pompiers, trams, pistes cyclables, réticences de riverains… Planter un arbre en ville est un vrai défi technique et spatial.

Pour éviter d’endommager les réseaux d’eau ou d’électricité (notamment avec les racines), quelles essences d’arbre privilégiez-vous ?

Il est assez rare de rencontrer des dommages liés aux racines. Les plus sensibles aux dégâts des racines sont les réseaux d’assainissement. Ils datent souvent de plusieurs années et qui présentent des micro-fuites. L’arbre étant opportuniste, il arrive à s’insérer dans ses faibles espaces pour développer ses racines à l’intérieur du réseau.

Afin de limiter ces incidents de ce type, nous respectons la norme AFNOR NF P98-332, selon laquelle une distance minimale de 2m est à respecter entre l’emplacement de l’arbre et le couloir des réseaux. 

En revanche, quelle que soit l’essence, un arbre développera son système racinaire là où il trouve de quoi s’alimenter. Une fois l’arbre planté, son système racinaire n’est pas contrôlable. Nous ne pouvons donc pas supprimer ce risque, mais seulement le limiter.

En prenant un peu de recul, quelles sont les limites observées du dispositif ?

CB : Les limites sont surtout physiques : nous avons déjà exploité les espaces les plus faciles. Aujourd’hui, chaque nouvel arbre demande plus de prospection, plus de discussion, et parfois des arbitrages avec d’autres politiques publiques. Nous sommes contraints par l’espace disponible, mais la dynamique reste positive.

Que conseilleriez-vous à un autre territoire désireux de se lancer dans une opération similaire ?

CB : Bien négocier les moyens humains et financiers en amont, mesurer l’effort à fournir et désigner une personne dédiée pour piloter le projet transversalement entre les services. Et surtout, ne pas tomber dans la surenchère des chiffres : distinguer les arbres tiges des plantations forestières ou des micro-forêts.

ED : Le volet communication est aussi essentiel. Tout le monde aime les arbres, mais pas toujours devant chez soi. Il faut du dialogue et de la pédagogie. Nous aimons citer le Petit Prince : “Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé.” Planter un arbre, c’est prendre la responsabilité de le suivre pendant 80 à 100 ans. C’est un engagement à long terme, à la fois écologique et humain.

Propos recueillis par Valentin Nonorgue, le 16 octobre 2025.