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INTELLIGENCE ARTIFICIELLE EN RURALITÉ : MYTHES, RÉALITÉS ET USAGES CONCRETS

L'Intelligence Artificielle en ruralité, l’événement organisé par le Quai des Possibles, le 21 novembre 2025.

Interview de Marianne Dabbadie, consultante spécialiste des usages de l’Intelligence Artificielle, animera l’événement gratuit organisé par le Quai des Possibles, le 21 novembre 2025, au cinéma du Buisson-de-Cadouin

Chercheuse associée au laboratoire l’Humain, à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, docteure en sciences info-com, elle travaille sur des outils de création sémantique et est conférencière auprès de collectivités territoriales.

Dans quelle mesure le recours à l’IA est-il bénéfique à l’organisation quotidienne de la vie en zone rurale ?

Marianne Dabbadie : Ça peut soutenir l’agriculture et les circuits courts, par exemple dans la gestion des ressources avec des capteurs, des modèles prédictifs qui anticipent les besoins d’irrigation, qui détectent les maladies des plantes, le stress des plantes, ou encore des plateformes de valorisation des productions locales. Tout cela va dans le sens d’une agriculture plus durable, plus sobre et plus rentable.

L’IA, dans la ruralité, ce n’est pas que l’agriculture. Elle permet aussi de dynamiser les services publics locaux, par exemple avec des agents conversationnels pour accompagner les démarches, prioriser les demandes des citoyens dans les mairies ou les intercommunalités. Les outils prédictifs permettent d’anticiper les besoins de santé, de transport ou de logement. Ça rend l’administration plus proche, plus réactive et moins saturée. L’IA va permettre aux agents de se libérer des tâches les plus chronophages et ennuyeuses dans l’optique de favoriser l’humain.

Quelles sont les situations concrètes pour lesquelles il est intéressant d’utiliser l’IA en zone rurale ?

MD : Pour la ruralité, il y a la mise en avant du territoire : des présentations, des vidéos ou encore des podcasts générés automatiquement. Sur le plan touristique, cela aide à faire découvrir un territoire.

Pour l’agriculture, les modèles prédictifs détectent des maladies, le stress hydrique et les besoins en eau. Et pour valoriser les circuits courts : un agriculteur peut enregistrer ce qu’il sait de son produit, et l’IA lui structure un document, fait un podcast, une présentation ou une vidéo. Tout cela peut être capitalisé par un comité départemental du tourisme, par exemple.

Y a-t-il des avantages à utiliser l’IA en ruralité plutôt qu’en ville ?

MD : Oui. Cela permet par exemple une meilleure gestion des ressources et une meilleure anticipation grâce aux modèles prédictifs. L’IA aide clairement à renforcer les dynamiques locales, autant agricoles que touristiques ou administratives.

Quelles sont les lacunes que vous constatez à propos de l’IA dans les territoires ruraux ?

MD : Les risques majeurs résident dans la confidentialité des données. Par exemple, un directeur général des services d’une collectivité qui envoie un compte rendu confidentiel à une IA gratuite. Les données peuvent alors être lues ou exploitées par n’importe quelle structure qui manipule les données en profondeur. Ce n’est pas du complotisme, c’est la réalité.

L’autre problème, c’est qu’à partir du moment où les données sont envoyées sur des serveurs américains, elles tombent sous le coup de la loi américaine. D’où l’intérêt d’utiliser des outils comme Mistral AI (plateforme française), qui appliquent rigoureusement l’IA Act européen, surtout pour les données sensibles et qui nécessitent un abonnement.

Nos campagnes sont déjà affectées par l’inégalité dans l’accès au numérique. Comment embarquer du mieux possible les populations dans le virage IA ?

MD : Les inégalités d’accès au numérique viennent du manque de connaissances, du manque d’équipement, et de la dématérialisation des procédures. Les Maisons France Services aident déjà. Il y a aussi des ateliers seniors, très importants, qui proposent d’apprendre à utiliser des tablettes, à mieux naviguer sur les services administratifs ou à prendre en main des outils de communication.

Il faut multiplier ces accompagnements. L’inégalité, c’est aussi les zones blanches, même si c’est de moins en moins vrai en Dordogne. La fibre sera à chaque porte d’ici 2026. C’est un objectif ambitieux, mais réel.

Pourquoi parle-t-on de mythes et de réalités à propos de l’IA ?

MD : Les mythes, ce sont les mythes complotistes du type “tout le monde nous surveille” ou “l’IA est le grand méchant loup”. Ces idées selon lesquelles l’IA générale remplacerait les humains. Les réalités, ce sont les usages concrets. L’IA peut servir dans notre travail ou dans la mise en avant du territoire. Ce sont des réalités positives et constructives.

Il y a aussi les craintes liées à la perte de contrôle, aux fausses vidéos et à la désinformation que les réseaux sociaux amplifient énormément.

Comment la transmission de l’intérêt de l’IA peut-elle rassurer les employés, notamment des collectivités, sur le fait d’être une aide plutôt qu’un substitut ?

MD : Les agents ont souvent peur que l’IA les remplace. En réalité, elle va nous aider à trier les tâches les plus difficiles. Il y en a déjà un certain nombre qui l’utilisent presque secrètement. C’est ce qu’on appelle le shadow AI. Mais ça pose des problèmes de confidentialité. D’où l’importance que les collectivités s’approprient l’IA, car elle ne s’arrêtera pas. Il est donc temps de s’en accommoder.

Pour rassurer, il faut acculturer. Cela peut prendre la forme d’ateliers ou d’accompagnements spécifiques. Avant de parler de formation, il faut expliquer ce qu’est l’IA, ce qu’elle n’est pas, et aborder ses avantages et ses risques. Les gens doivent apprendre à en faire un compagnon de travail.

L'intelligence artificielle pour toutes et tous : le Quai des Possibles

Interview de Vincent Greco, membre de la structure Au Quai des Possibles, organisateur de la conférence gratuite sur l’intelligence artificielle, prévue le 21 novembre 2025, au cinéma du Buisson-de-Cadouin.

Comment constatez-vous qu’il est important d’avoir des notions sur l’usage de l’IA au sein de notre territoire rural ?

Vincent Greco : En 45 ans de carrière dans le numérique, j’ai vu évoluer énormément de choses. Aujourd’hui, il y a beaucoup de choses vraies, et aussi beaucoup de choses pas vraies du tout. On extrapole énormément. Beaucoup de discours font peur.

Dans le territoire, l’IA est vue avec méfiance. Les collectivités imaginent mal ce qu’elles pourraient en tirer : un simple chatbot peut alléger de 80 % la charge téléphonique d’une mairie. Dans l’agriculture, il y a des données phytosanitaires, de sol, météorologiques : elles existent mais sont sous-utilisées. L’IA peut aussi fixer des agriculteurs en leur donnant des outils efficaces.

On peut aussi parler du secteur de la santé. Avec l’intelligence artificielle, il est possible d’analyser à distance, comme en dermatologie, avec des outils installés dans les pharmacies.

Vous qui connaissez bien le secteur entrepreneurial local, de quelle manière s’adapte-t-il à l’IA ?

VG : L’IA est un outil de travail quotidien qui se matérialise par des recherches, des synthèses, de la rédaction, l’amélioration de documents ou encore des propositions commerciales. On gagne un temps fou. L’efficience augmente. L’important est de comprendre qu’elle accompagne les missions professionnelles. Elle n’est pas là pour remplacer mais pour soutenir.

En quoi est-il pertinent d’organiser un événement réflexif autour de l’IA en Grand Bergeracois ?

VG : Parce qu’il y a des mythes, des peurs psychologiques, des inquiétudes sur l’emploi et sur l’évolution des métiers. L’idée est de comprendre réellement ce qu’est l’IA, ses impacts sur un territoire rural comme le nôtre, ce qu’elle peut apporter, ce qu’elle peut retirer et donc, surtout, de la meilleure manière de s’y préparer.

Quelles actions rythmeront l’événement du 21 novembre ?

VG : La conférence de Marianne Dabbadie, pédagogique et non technique, sera suivie d’un travail sur les mythes. Nous y parlerons d’bjectivité de l’IA, des biais humains qui la concernent, de son fonctionnement. Ensuite, nous avons prévu un temps de réflexion sur les emplois, sur leur évolution, sur ce qui peut disparaître et sur les formations nécessaires.

Une table ronde pratique suivra en détaillant ce qui a été fait, ce qui fonctionne. Le tout sans esquiver les freins humains, financiers et de formation.

Parmi les intervenants, il y aura notamment Axodia, CER France (données des factures électroniques), Emmanuel Moiran (FOBIA, ruralité et IA) et possiblement Digital Valley.

À quel public s’adresse la conférence ?

VG : À tout le monde. Littéralement de 7 à 77 ans, et même au-delà. Les adolescents, les salariés, les entreprises, les élus et les professionnels : l’IA concerne tous les domaines. L’enjeu est aussi de savoir reconnaître ce qui est généré par l’intelligence artificielle, de détecter le vrai du faux et de bien comprendre les impacts dans le quotidien.

Comment envisagez-vous de poursuivre cette tendance autour de l’IA au-delà du 21 novembre ?

VG : Nous interviendrons aussi dans un collège, sur les dangers et les matérialités de l’IA. Nous travaillons sur l’ouverture d’un espace CAF-CIA pour 2026, qui s’inscrit dans un projet national structuré.

Notre démarche n’est pas de dire que l’IA est géniale. Nous sommes conscients qu’elle peut être très belle mais aussi hyper dangereuse. L’idée est d’aider à comprendre, à ne pas se faire piéger et à vérifier les informations. Nous sommes là pour accompagner le territoire, pour servir de base de collecte et de redistribution d’informations.

Des propos recueillis par Valentin Nonorgue.