Pour revitaliser les villages de Dordogne, une plateforme en ligne permet aux locaux d’accueillir leurs potentiels “nouveaux voisins”

Cette semaine, la lettre de l’impact positif s’intéresse à une initiative déployée en Dordogne (24). Vous connaissez l’émission « J’irai dormir chez vous », nous vous présentons « Venez dormir chez moi ». Voilà comment Sophie Le Gal, fondatrice de « Mes Nouveaux Voisins » résume le concept de la plateforme numérique.

Lancées en novembre 2023 et portées par des habitants volontaires en Dordogne, ces immersions citoyennes permettent aux futurs résidents de bien choisir l’endroit où ils souhaitent s’installer. Idée de fond ? Miser sur l’accueil des locaux pour revitaliser les petites villes et villages du Périgord.

Retour d’expérimentation avec Sophie Le Gal, fondatrice de la plateforme Mes Nouveaux Voisins, dont la première salve d’immersions citoyennes a eu lieu en Dordogne au début de l’année 2024.

L’OBJECTIF : REVITALISER LES TERRITOIRES RURAUX

Comment vous est venue l’idée de créer la plateforme Mes Nouveaux Voisins ?

Ce projet est né de plusieurs échanges avec des élus. Dans mon précédent travail, j’étais chargée de l’initiative “1000 cafés” qui permet d’ouvrir des cafés dans des villages qui n’en ont plus. Je discutais donc souvent avec les élus de la manière de valoriser nos territoires ruraux. Il fallait d’autres moyens de valorisation que les labels “plus beaux villages de France”. En bref, il y avait l’envie de générer un sentiment de fierté, de mettre en avant ses habitants et le fait que l’on y vit bien. 

Consciente de ce besoin de valoriser les territoires ruraux, quel a été le facteur du passage à l’action ?

Je suis convaincue que l’argument qui amène à choisir un territoire plutôt qu’un autre, c’est l’accueil. Avec 1000 cafés, on travaillait souvent sur des projets de déménagement de gérants qui traversaient la France pour s’installer dans des villages où il n’y avait plus de commerces. Ils choisissaient un village en particulier parce qu’il y avait vraiment ce sentiment d’être bien accueilli par des habitants.

Cette envie de revitaliser les territoires ruraux me vient de mes origines. Pour mon mémoire de fin d’études, j’ai travaillé sur le rôle du manager de centre-ville dans la revitalisation des centres-villes de villages et de petites villes. Le village de Champsac, en Haute-Vienne et limitrophe avec la Dordogne, où j’habite, avait perdu sa boucherie. Quand j’ai vu que cette activité qui permettait de faire vivre un couple n’a pas été reprise, j’ai commencé à me poser la question de l’implication des banques, du rôle des élus, etc.

Cette initiative découle donc d’une véritable remise en question de la place de la ruralité en France…  

Quand j’ai commencé à me poser la question de l’enjeu d’attractivité des territoires ruraux pour s’installer définitivement, je me suis rendu compte que les chiffres étaient assez fous.

Des chiffres Ipsos, qui ont été réédités en juin 2023, indiquent que 80% des Français disent que leur cadre de vie idéal est à la campagne. Pourtant, on est 20% à y habiter.

Or, je suis convaincue que l’avenir se joue dans les petites centralités, les petites villes et les villages. Donc Mes Nouveaux Voisins, ça part d’une volonté d’accompagner ce mouvement de retour à de plus petites centralités, plus proches de la nature tout en travaillant à des tissus économiques dynamiques. En fait, c’est une vision de transition écologique du territoire national. 

L’activation des ruralités passant selon vous par l’accueil, vous avez eu l’idée de mettre les gens en relation pour qu’ils aillent les uns chez les autres ?

En effet. Je me suis d’abord dit que le premier frein, c’est une appréhension. Une peur un peu irrationnelle de ne pas avoir suffisamment de services, d’accès aux soins, etc. Et c’est une réalité, sauf quand on a une voiture.

Donc il y a plein de problématiques rurales. Et ce n’est pas avec Mes Nouveaux Voisins qu’on va régler les déserts médicaux, mais il y avait cet enjeu de se dire : ”Plus un territoire sera dynamique, plus les services viendront”.

Vous érigez donc les habitants du territoire comme hôtes et ambassadeurs touristiques… 

Ça ne coûte absolument rien de venir tester des immersions qui sont différentes et plus authentiques que des expériences touristiques classiques. Authentique, car ce sont souvent les habitants d’un territoire qui en parlent le mieux. Ils permettent d’avoir des discussions assez franches sur ce qui va bien et ce qui va moins bien sur le territoire.

ALIGNER “LES PROJETS” DES FUTURS HABITANTS AVEC “LES BESOINS DU TERRITOIRE”

Comment le dispositif Mes Nouveaux Voisins est-il mis en place aujourd’hui ?

Le dispositif est ouvert depuis six mois. Il a d’abord fallu parler de cette expérimentation aux élus du territoire. Les collectivités candidatent pour paraître dans les territoires présents sur notre site. Notre parti pris, c’est de nous assurer qu’elles valident plusieurs critères :

  • la volonté politique des élus d’accueillir de nouveaux habitants
  • la mise en place et la facilitation d’actions citoyennes telles qu’un tiers-lieu, des journées citoyennes ou un tissu associatif dynamique
  • la présence de services de proximité et de commerces car il est compliqué de proposer notre offre dans des villages d’une centaine d’habitants
  • la possibilité de se loger en faisant construire ou en réhabilitant des bâtiments existants

Que se passe-t-il une fois que la collectivité a été sélectionnée pour intégrer le catalogue ?

Dans chacune des dix communes de Dordogne qui ont été sélectionnées pour l’instant, il y a eu des appels à manifestation d’intérêt dont l’écho a été positif. Certains habitants ont donc levé la main pour se proposer comme foyer accueillant. Je rencontre ensuite en physique tous les foyers qui veulent héberger. Je m’assure qu’ils ont une vision intéressante de leur territoire et qu’ils participent dans une démarche citoyenne. Et puis je visite l’endroit où les personnes logeront.

Comment se caractérise un foyer accueillant ?

Les habitants d’un foyer accueillant hébergent des gens qui veulent être en immersion au sein d’une commune. Ces derniers les indemnisent à hauteur de 20€ par nuit et par personne. Ils ont ainsi la possibilité de partager des activités comme prendre un café, faire une randonnée ou aller au marché avec les habitants du territoire. Ce qui leur permet d’avoir des regards croisés sur une même commune.

Quels sont les critères de choix à leur disposition ?

Une fois inscrits sur Mes Nouveaux Voisins, ils font un choix en fonction de leurs projets professionnels et de leurs projets personnels. Par exemple, certains ont la contrainte d’être à moins de deux heures de Bordeaux. Ils veulent passer le pas d’habiter en milieu rural mais il leur faut un cinéma en bas de chez eux ou bien ils ont une très forte envie de s’engager dans le développement d’une association autour de la musique.

L’idée, c’est que la réalisation de leurs projets puissent correspondre à des besoins du territoire. Les usagers font donc leurs choix par rapport à la commune.

Par exemple, s’ils ont l’envie de s’installer en Dordogne, ils choisissent de passer deux ou trois jours à Monpazier et deux ou trois jours au Buisson-de-Cadouin. Je les mets ensuite en relation avec le foyer qui héberge puis ils reçoivent le carnet d’adresses des personnes avec qui prendre des cafés et faire des activités.

CHEZ LES HABITANTS, “L’ENVIE DE JOUER LE RÔLE D’AMBASSADEUR”

Qu’est-ce qui motive les habitants des foyers accueillants à prendre part au projet ?

Il y a deux profils de participants. Les vieux de la vieille qui habitent ici de génération en génération et qui ont vu ce territoire perdre des services, alors qu’eux s’y sentent très bien. Il y a une envie de parler de ce territoire, de transmettre son histoire.

Ensuite, il y a des personnes qui sont là depuis moins de cinq ans et qui expliquent qu’un dispositif comme Mes Nouveaux Voisins aurait facilité leur intégration. Et comme ils sont fans de ce nouveau territoire, ils ont envie de jouer ce rôle d’ambassadeur.

Quel est le profil type des citoyens qui veulent s’immerger ? 

Aujourd’hui, j’ai 71 personnes inscrites à ces immersions dont les prochaines auront lieu en début d’année 2024. À peu près la moitié des participants veulent s’installer en Dordogne et l’autre moitié vise d’autres territoires comme la Normandie, la Vendée, les Landes, l’Aveyron, les Pyrénées… Environ un tiers vient de la région bordelaise, un tiers de la région parisienne et un tiers de coins un peu épars en France.

Quel est le modèle économique de cette initiative ?

Le dispositif est ensuite rémunéré par le département de Dordogne et par les collectivités participantes. Pour le moment, ce sont surtout des communes qui financent l’opération mais j’estime qu’il serait encore plus impactant de traiter avec les communautés de communes. 

En tout cas, il y a une rémunération des collectivités car leur présence sur la plateforme nécessite tout un travail de coordination à l’amorçage.

À L’HEURE DU PREMIER BILAN, LE CAP EST À “DÉVELOPPER UN PROJET CITOYEN À L’ÉCHELLE NATIONALE”

Comment se sont déroulées les premières immersions en Dordogne ?

Je suis très contente de cette première concrétisation de l’expérimentation car je n’étais pas sûre que des Périgourdins joueraient ce rôle d’ambassadeur. En tout, nous avons réalisé une quinzaine d’immersions avec des profils de visiteurs différents. Nous avons fait des retours d’expérience entre ambassadeurs à Domme, au Buisson-de-Cadouin et à Monpazier. Plus d’une centaine de personnes sont inscrites pour bénéficier de ces immersions et nous comptons quelque 64 foyers accueillants.

Quels sont les résultats palpables observés ?

On a eu une quinzaine d’immersions réalisées. Des personnes sont venues seules, en famille ou entre amis. Certaines ont le projet d’effectuer des reprises d’entreprises, donc elles ont visité des entreprises locales. Parmi les autres visiteurs, certains ont le projet de construire leur propre maison.

Pour le moment, nous avons un profil qui a confirmé son envie de s’installer à Saint-Aulaye, pour ouvrir son activité économique estivale de production et de vente de cannelés.

Y a-t-il des réajustements à faire dans votre dispositif après cette première Salve d’immersions ?

Je me suis rendu compte qu’il fallait faire différemment sur la validation des villes et des villages accueillants. Selon moi, la nouvelle donne est de constituer un collectif solide avec une communauté plus large d’habitants prêts à accueillir dans une commune avant de proposer une immersion dans la commune concernée. 

Votre initiative a-t-elle fait écho auprès des communautés de communes ?

Que ce soit à Saint-Aulaye ou à La Roche-Chalais, lorsque la communauté de communes pousse le projet professionnel de futurs installés, cela est plus efficace. Le mot d’ordre est aussi de développer davantage de relations avec les entreprises locales qui ont du mal à recruter.

Quel est le besoin principal pour faire grandir votre initiative ?

L’idée est d’identifier des financements afin de recruter une personne à mi-temps pour animer et coordonner la plateforme Mes Nouveaux Voisins.

Quelles sont les prochaines étapes dans le développement de votre projet ?

On sort de la phase d’expérimentation qui a duré une petite année. Le but est de trouver un modèle économique durable en étant financé par des intercommunalités volontaires. À l’heure actuelle, l’objectif est de poursuivre l’action en Périgord. Ensuite, ce qui est déjà en place en Dordogne a vocation à être développé sur d’autres territoires si les collectivités sont enclines à jouer le jeu.

Quels sont les freins dans la mise en place de cette initiative ? 

Le principal frein, c’est de faire connaître cette initiative citoyenne. Je m’attelle à trouver les bons relais dans la presse pour toucher cet écosystème de personnes qui ont envie de partir. Identifier les 80% des Français qui rêvent de ruralité, c’est un vrai défi, d’autant plus en étant seule à travailler dessus.



Des propos recueillis par Léa Tramontin et Valentin Nonorgue.

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