Louviers (27) : l'équithérapie pour inclure tous les séniors aux activités municipales
Cette semaine, la lettre de l’impact positif s’intéresse à la ville de Louviers, et plus précisément à une action mise en place par le pôle sénior : l’équithérapie. Ayant conscience que les activités proposées ne convenaient pas à toutes les personnes âgées, les agents ont trouvé dans l’équithérapie le moyen de divertir et de redonner confiance aux personnes les plus indisposées aux activités habituelles. En petit groupe, au contact des chevaux, les participants oublient leur maladie le temps de la séance. Le pôle sénior s’appuie sur les acteurs sociaux de la ville pour identifier les personnes en ayant vraiment besoin. Une activité mise en place depuis trois ans qui tend à se développer encore plus amplement à l’avenir.
Cette initiative a reçu le prix “Coup de cœur 2023” lors de la remise des prix du Réseau Francophone Villes Amies des Aînés.
Pour en savoir plus, retrouvez l’interview de Céline Masseline, responsable du pôle sénior et de la résidence autonomie à Louviers.
Mise en place du projet
Comment avez-vous eu l’idée de mettre en place des séances d’équithérapie ?
Nous avions remarqué que lorsque nous proposions le programme d’activités aux séniors de la ville, certains séniors ne pouvaient pas venir à certaines de nos sorties ou de nos ateliers. Soit à cause de pathologies ou de longues maladies. Soit car ils manquaient de patience. Une heure de minibus pour faire une sortie ou écouter un orateur, c’était trop long pour eux. Ça pouvait les amener à avoir des troubles du comportement, gêner le groupe et se gêner eux-mêmes. Nous cherchions une activité spécifique pour eux, pour leur montrer qu’ils sont complètement inclus dans nos activités.
L’intérêt de l’équithérapie, comme tout autre projet, c’est de répondre à un réel besoin. Nous avons voulu inclure tout notre public et ne pas se satisfaire du fait que nous touchions 90% d’entre eux. Car 10% restaient sur le côté.
Vous avez identifié la médiation animale comme pouvant être une orientation intéressante pour ce public. Quelles ont été les différentes étapes de mise en place du projet ?
Nous avons recherché des retours d’expériences dans les médias et sur les réseaux professionnels. Je me suis plus particulièrement rapprochée de l’équithérapie car ça répondait à nos attentes sur ce public laissé de côté.
Ensuite, nous avons cherché un centre équestre habilité à recevoir un groupe de seniors. Ça n’a pas été facile car les centres équestres les plus proches de Louviers n’avaient pas spécialement des moniteurs habilités à pouvoir faire ce genre d’accueil et d’accompagnement. C’est ainsi qu’en élargissant notre zone de recherche, nous nous sommes retrouvés à Elbeuf, à la ferme pédagogique Les crins de verdure. Le centre accueillait déjà des enfants de l’IME et des centres de loisirs. Ils avaient déjà trois moniteurs agréés pour l’équithérapie.
Combien y a-t-il de séances par an ? Avec combien de participants ?
Il y a 12 séances par an avec des groupes de 6 personnes. Au début, nous avions une crainte de frustrer certaines personnes car 6 personnes c’est peu. Finalement, nous avons trouvé une solution intermédiaire.
Nous proposons toujours aux gens de faire une première séance. On voit comment ça fonctionne sur eux, on lit sur les visages très facilement avec l’équithérapie. Ensuite, si on a beaucoup de demandes, on fait des rotations. C’est-à-dire qu’on va permettre à une personne de faire 2, 3, 4 séances, et au bout de 4 séances, on va renouveler le groupe au fur et à mesure.
En tout, la première année, avec 12 séances, nous avons touché une vingtaine de personnes. La deuxième année, comme nous avions fait parler de nous, les financeurs sont venus frapper à la porte. Donc nous avons pu proposer une année à 10 séances. Pas 12, car nous avons constaté que les mois de novembre et décembre étaient moins propices à l’activité. C’est plus compliqué sur la ferme pédagogique, tant pour les animaux que pour le groupe. On a moins envie de sortir et de se couvrir. La relation n’est pas la même quand on a plusieurs épaisseurs sur le dos.
Et enfin cette année, nous sommes sur notre troisième saison, nous avons choisi de faire 8 séances avec 6 à 8 personnes. Parfois, on peut déborder.
Comment repérez-vous les personnes susceptibles de participer aux séances ?
Sur l’équithérapie, nous n’essayons pas de toucher tout le public sénior de la ville. Les curieux, c’est bien, mais nous sommes limités en nombre de séances. Donc il faut être très efficace au niveau du repérage. Nous communiquons vers les partenaires sociaux : le centre social, le CLIC, le CCAS. Ce sont eux qui repèrent les personnes dans leurs accompagnements. Puis ils nous en parlent et s’il y a de la place, les accompagnateurs sociaux présentent le projet à la personne qui pourrait être susceptible d’en bénéficier.
Cette personne-là revient vers nous pour prendre plus d’informations. Nous avons même des petites vidéos qui nous permettent de montrer à quoi ressemble une séance. La personne peut venir une première fois pour se donner une idée de ce que peut être l’équithérapie. Car le mot équithérapie ne parle pas vraiment aux gens qui n’y sont pas initiés.
Quels sont les critères pour sélectionner les participants ?
Le plus important est de repérer des personnes qui ne peuvent pas adhérer au programme traditionnel. Nous avons dans ce groupe des personnes qui présentent des pathologies psychiatriques qui les isolent. Les traitements sont parfois lourds et ne leur permettent pas d’être attentifs pendant une heure sur une activité créative ou sur l’écoute d’un orateur lors d’une visite de château par exemple. Même pour aller en bord de mer, une heure de minibus, c’est trop pour eux. Ce sont des gens qui présentent des pathologies psychiatriques, des dépressions, des sentiments de solitude ou de grand isolement, des gens qui n’ont plus de famille ou qui ont des familles très éloignées.
Ensuite, comment préparez-vous les séances avec eux ?
Nous menons une enquête en amont. Quand nous repérons une personne qui pourrait être une candidate à l’équithérapie, nous veillons à ce que le projet et les actions lui soient bien expliqués pour qu’elle puisse se projeter et nous donner des pistes afin que ça se passe dans de bonnes conditions. Par exemple : sont-elles malades en bus ? Car nous avons 20 minutes de route pour nous rendre à la ferme pédagogique.
Le projet aujourd'hui
Comment se déroulent les séances ?
Nous sommes accompagnés par des moniteurs expérimentés et agréés sur l’équithérapie. Il y a des règles car si on ne fait pas bien les choses, le cheval va rapidement vous le faire comprendre. Les moniteurs sont là pour s’assurer qu’il n’y ait pas de débordement. Les chevaux sont sélectionnés. Lors de la dernière séance, nous avions par exemple une ânesse, deux poneys et un cheval.
À chaque séance, il y a deux temps. Au départ, on s’occupe du cheval : on le soigne, on le panse, on le brosse, on lui fait des caresses. Ensuite, on lui fait faire un petit parcours où on le tient au niveau du licol ou de la longe, chaque personne étant accompagnée par un moniteur.
On appréhende aussi le contact du cheval pour certains. Des séniors, qui jusqu’ici n’approchaient pas les chevaux à cause de traumatisme infantile, le font désormais. Il y a également la possibilité de faire une partie en calèche, une promenade dans la campagne elbeuvienne.
Avez-vous des exemples des bienfaits que ces séances ont sur les participants ?
Oui, de nombreux. Nous avons un groupe récurrent de six au sein de la résidence autonomie. Ce sont des gens qui s’isolent à cause de leur pathologie. Après les séances, nous mettons des photos sur la télé du petit salon. Et les autres résidents se sont intéressés à eux. Ils ont été considérés et sont devenus le centre d’attraction sur la résidence autonomie. Quand on rentre le midi et qu’ils entrent dans la salle de restauration, on leur demande comment s’est déroulée la séance.
Nous avons eu un couple aidant-aidé. Madame était atteinte de la maladie d’Alzheimer et monsieur était l’aidant. Le monsieur nous a dit : “C’est la première fois depuis longtemps que je ris avec ma femme et qu’elle est devenue, finalement, mon aidante sur cette séance d’équithérapie.”
Une dame prise d’arthrose dans les mains nous a confié que le fait d’avoir brossé le cheval lui a fait oublier qu’elle avait mal.
Nous avons aussi eu une dame qui se déplace en déambulateur et qui, un jour, a oublié son déambulateur, c’est la première fois qu’on la voyait marcher sans.
Enfin, l’année dernière, après un an de séance, deux personnes se sont challengées et sont montées à cheval pendant un quart d’heure en séance alors que l’une est en déambulateur et l’autre a une canne !
Comment analysez-vous ces évolutions des participants ?
Ce sont des personnes qui ont vécu tellement de choses. Ils ont été brimés, ignorés… Le cheval ne juge pas. Il y a une vraie relation. Les personnes reprennent de l’importance parce qu’elles se sentent responsables du cheval sur cette heure d’équithérapie. On leur redonne le pouvoir, le contrôle, elles reprennent confiance en elles lors d’un moment agréable. De les voir comme ça, et de nous demander systématiquement de revenir, c’est la plus belle des récompenses.
D’ailleurs, dans le minibus, le lien social se crée. Les gens se rencontrent, se parlent. On est déjà dans cette antichambre où les masques tombent. Ils ne sont plus atteints d’une maladie, ils ne sont plus un aidant épuisé. Et quand on arrive à l’équithérapie, c’est du partage et de la sérénité. Et puis ça les épuise, sur le chemin du retour, ils dorment tous dans le minibus.
C’est aussi le cas pour vous, les accompagnateurs ?
Oui. Nos semaines sont très chargées. L’équithérapie nous est tout aussi bénéfique. On passe de bons moments. On a quelques résidents de la résidence autonomie qui nous accompagnent. Moi qui en suis la responsable, je n’ai plus la même relation avec eux lors de l’équithérapie : on se prend par la main, on rit. Sur la résidence, on ne pourrait pas vis-à-vis des autres résidents et je le regrette mais ça créerait des petites tensions entre les résidents. Ce sont des moments dans une véritable bulle. Quand on pilote un projet et qu’on peut le voir se concrétiser, ça donne du sens à notre métier.
Dupliquer le projet
Dans la mise en place de ce projet, quel point de vigilance faut-il avoir selon vous ?
Comme tout projet, il y a la façon dont on l’écrit et la réalité de terrain. Par exemple, le fait que nous ayons dû nous éloigner de Louviers car il n’y avait pas de centre équestre avec un moniteur agréé.
À partir du moment où on cherche ailleurs, on s’éloigne. Si on s’éloigne, il faut une logistique. Ici c’est le minibus. Les minibus sont partagés avec le service jeunesse de la ville, donc nous avons des plannings. Il faut s’assurer que le centre équestre ait des disponibilités les jours où nous avons le minibus. Après, il faut s’assurer que les séniors participants soient en capacité de monter dans le minibus. Nous nous adaptons avec des petits marchepieds, nous les guidons. Nous avons des dames qui ne peuvent être assises que devant car à l’arrière elles sont malades. Ce sont des petites précautions que nous prenons en compte lors de l’enquête en amont des séances.
Aujourd’hui, avec le recul de trois saisons, quel conseil donneriez-vous à un agent d’un autre territoire qui aimerait dupliquer un projet de médiation animale ?
Il ne faut pas se freiner dans les idées. Ça sous-entend de lire, de se renseigner, d’être sur des réseaux socioprofessionnels, des newsletters professionnelles, de chercher des partages d’expériences comme on peut avoir sur le site du Réseau Francophone Villes Amies des Aînés. Il faut s’inspirer et façonner les idées que l’on trouve aux besoins du territoire.
Une ville inclusive, une ville amie des aînés, c’est une ville qui pense pour l’ensemble des aînés en fonction de leur pathologie, de leur handicap et de ce qu’elles ont envie.
Quel est le coût du projet ?
Sur le pôle sénior de la ville de Louviers, l’ensemble des activités sont portées financièrement par la conférence des financeurs. C’est le regroupement d’un ensemble de financeurs : caisses de prévention, caisses de retraite et mutuelles. Cette commission étudie chaque projet et valide tout ou partie du soutien financier, charge à nous de trouver le reste. Nous avons eu beaucoup de chance puisque la première année, c’est la Carsat Normandie qui a porté notre projet en totalité. Nous avons pu offrir 12 séances. Une séance d’une heure pour 6 personnes coûte 120 euros.
L’action ne coûte rien aux participants. Pour la ville, c’est le coût horaire de ses agents. Le montage du projet a demandé des heures et l’accompagnement à chaque séance d’équithérapie en demande également.
Quelles sont les prochaines étapes ?
Ma collègue s’est spécialisée et a validé sa certification de médiatrice animale. Cela nous encourage à démultiplier ce type d’atelier avec d’autres animaux. Ma collaboratrice éduque son chien en conséquence, des ateliers de médiation vont se développer.
