Drôme : faciliter l’installation des médecins et des internes avec un guichet unique santé

Les médecins ont les informations essentielles à leur installation avec la carte interactive de la Drôme.
Les médecins ont les informations essentielles à leur installation avec la carte interactive de la Drôme.

Cette semaine, votre lettre de l’impact positif s’intéresse aux moyens de lutter contre la désertification médicale avec l’exemple du Département de la Drôme.

Depuis 2017, la collectivité s’est dotée d’un plan d’amélioration de la couverture santé sur son territoire. À partir de 2022, le choix a été fait de partir des besoins recueillis sur le terrain et de lancer un guichet unique santé pour accompagner les médecins généralistes et les internes en médecine « à chaque étape de leur parcours » d’installation. L’initiative a été récompensée par un Prix TERRITORIA en 2025. 

Entretien avec Linda Hajjari, vice-présidente en charge de la santé au Département de la Drôme, et Margot Dion, cheffe du pôle Offre de soins, à propos de la genèse du projet, de ses étapes de mise en place et de son fonctionnement actuel.

TA : Quel constat territorial vous a conduit à imaginer un dispositif comme le guichet unique santé dans la Drôme ?

Linda Hajjari : Nous sommes partis d’un constat établi en 2022 : les médecins qui souhaitaient s’installer sur notre territoire se retrouvaient confrontés à une multiplicité d’interlocuteurs comme l’ARS, la CPAM ou l’Ordre des médecins, entre autres. Cette complexité rendait leurs démarches particulièrement lourdes.

Il fallait donc proposer un interlocuteur unique, tout en restant en partenariat avec ces institutions, afin de faciliter leur installation. Mais nous avons aussi voulu aller plus loin. Depuis plusieurs années, nous avons mis en place différentes mesures pour attirer de nouveaux médecins, en intervenant dès leur internat. L’idée s’est imposée de cartographier la Drôme afin de leur présenter clairement toutes les possibilités d’installation, qu’elles soient en libéral ou en salariat.

I/ Besoin de médecins : contrastes importants entre ville et ruralité

TA : Comment se manifeste concrètement la désertification médicale dans la Drôme aujourd’hui ?

Margot Dion : Les chiffres de l’Assurance maladie indiquent environ 78 médecins généralistes pour 100 000 habitants dans la Drôme. C’est légèrement inférieur à la moyenne de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Cette comparaison doit être nuancée, car la région comprend de grands pôles universitaires comme Lyon ou Grenoble, qui concentrent une forte attractivité médicale.

Au-delà des chiffres, la Drôme présente surtout des contrastes importants : des zones urbaines dans la vallée du Rhône, mais aussi des territoires ruraux ou de montagne. Dès que l’on s’éloigne des pôles comme Valence, Montélimar ou Romans-sur-Isère, les inégalités d’accès aux soins deviennent plus marquées. Cela s’explique par des facteurs démographiques, d’aménagement et d’attractivité. Le projet de vie d’un médecin n’est pas le même selon qu’il s’installe en ville ou dans une zone isolée.

TA : Attirer des médecins reste-t-il un défi pour votre territoire ?

L.H : Je ne dirais pas que c’est difficile aujourd’hui d’attirer des médecins dans la Drôme. Malgré les départs à la retraite, nous observons un solde d’installation positif, ce qui mérite d’être souligné dans le contexte actuel.

Il faut rappeler que la santé n’est pas une compétence départementale, mais une compétence régalienne de l’État. Néanmoins, depuis 2017, nous avons engagé un plan de redynamisation de l’offre de soins. Notre approche repose moins sur l’incitation financière que sur la valorisation du territoire. 

M.D. : Nos actions s’inscrivent dans le temps long.

Nous travaillons selon deux axes complémentaires : d’abord rendre le territoire attractif pour les internes, puis faciliter leur installation. Nous cherchons à faire découvrir la Drôme aux internes pour leur donner envie de s’y installer. Lorsqu’un interne passe par la Drôme, il y a environ 90 % de chances qu’il y revienne s’installer.

Le levier financier n’est pas déterminant. Ce qui compte, c’est le projet de vie. Le guichet unique intervient justement pour simplifier les démarches et lever les freins administratifs.

TA : Comment est née l’idée du guichet unique santé ?

L.H : C’est le fruit d’un travail collectif. À mon arrivée en 2021, un plan existait déjà, mais il fallait l’enrichir. Au départ, nous réfléchissions à recenser les cabinets vacants. Puis, en échangeant avec les services, nous avons compris que nous pouvions aller plus loin en simplifiant l’ensemble des démarches d’installation.

Les retours des internes ont été déterminants. Ils nous expliquaient que la complexité administrative les décourageait parfois et les incitait à privilégier des remplacements plutôt qu’une installation. L’idée du guichet unique est née de cette réalité de terrain.

II/ Le guichet unique, entre interface numérique et accompagnement humain

TA : Quelles ont été les grandes étapes de sa mise en œuvre ?

L.H : Il y a d’abord eu la validation politique du projet, puis la mobilisation des services de santé et de la direction informatique pour créer la plateforme.

M.D. : Nous avons également associé nos partenaires institutionnels à chaque étape : l’ARS, l’Assurance maladie, mais aussi la faculté de médecine de Lyon. La mise en œuvre opérationnelle est récente, puisqu’elle date d’environ un an.

TA : Concrètement, que recouvre ce guichet unique santé ?

M.D. : Il repose sur deux dimensions complémentaires : un outil numérique et un accompagnement humain.

L’application interactive matérialise le dispositif, mais il n’y a pas de guichet physique. L’accompagnement se fait principalement par téléphone. De plus en plus de médecins nous contactent directement. J’ai donc régulièrement des médecins au téléphone pour effectuer avec eux les premiers pas sur la plateforme.

L’objectif est de leur simplifier la vie : leur fournir des contacts identifiés, leur indiquer les démarches à suivre, et fluidifier les échanges avec les institutions. Nous ne nous substituons pas à l’ARS ou à la CPAM, mais nous facilitons les relations.

Le véritable enjeu est de réduire le délai entre la fin des études et l’installation effective, qui peut aujourd’hui s’étendre sur plusieurs années.

TA : Que propose précisément l’outil numérique associé au dispositif ?

M.D. : Il est accessible via la page « Médecins : choisissez la Drôme ! » du site du département. Il s’agit d’une cartographie interactive qui recense les opportunités d’installation : cabinets disponibles, centres de santé, maisons de santé. Elle s’adresse à la fois aux médecins installés et aux internes.

Ces derniers peuvent également y trouver les lieux de stage, les maîtres de stage universitaires et les solutions de logement. L’idée est de centraliser en un seul endroit les informations essentielles, afin de faciliter leur parcours.

TA : Quels services du département ont été mobilisés pour ce projet ?

M.D. : Deux services principaux ont été impliqués : la direction des systèmes d’information, notamment pour le développement du SIG, et la direction de l’action médico-sociale, à laquelle est rattachée la mission santé.

Au pôle offre de soins, notre rôle est d’exprimer les besoins, de faire vivre l’outil et d’assurer le suivi des demandes. Le service informatique assure le développement et les évolutions techniques.

TA : Quel investissement financier cela a-t-il représenté ?

M.D. : Le projet repose uniquement sur du temps de travail interne. C’était un point important dans un contexte budgétaire contraint : proposer une solution innovante sans coût financier direct pour le Département.

III/ Partir des besoins des médecins et mobiliser les partenaires locaux

TA : Quels sont les premiers résultats observés depuis son lancement ?

M.D. : Le dispositif a été bien accueilli, notamment lors du congrès des internes de médecine générale. Aujourd’hui, une quarantaine d’annonces sont en ligne.

En moyenne, on observe un délai de six à neuf mois entre le premier contact et l’installation définitive.

Ces dernières semaines, j’ai par exemple accompagné trois médecins qui sont passés par le guichet. 

L’une d’eux, qui s’installe à Rochefort-Samson, était ravie que je lui donne de la visibilité sur les infrastructures utiles à proximité, que je lui explique clairement les démarches restantes. Finalement, le guichet c’est gagnant-gagnant : ça facilite l’arrivée pour les médecins et ça donne une image accueillante et pratique à notre Département.

Les chiffres restent modestes, ce qui est normal compte tenu du lancement qui date de mars 2025. Mais la dynamique est encourageante. De plus en plus de médecins passent par ce dispositif.

TA : Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la mise en œuvre ?

M.D. : L’enjeu principal a été de traduire les besoins des utilisateurs dans un outil technique. Nous avons adopté une approche centrée sur l’utilisateur, ce qui a guidé les choix.

Il y a eu quelques contraintes techniques, mais globalement, le projet s’est déroulé de manière fluide grâce à une bonne collaboration interne.

TA : Le portage politique du projet a-t-il suscité des réticences ?

L.H : Non, car le constat était largement partagé et répondait directement à des besoins remontés du terrain. Le projet a été bien accueilli par les élus, d’autant plus qu’il ne nécessitait pas de budget spécifique.

TA : Avec le recul, quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?

M.D. : Nous avons maintenu le cap depuis le départ. Les facteurs clés de réussite sont clairs : associer l’ensemble des partenaires, travailler avec les collectivités locales et partir des besoins des utilisateurs.

L.H : Il est également essentiel de ne pas multiplier les dispositifs, mais de privilégier la complémentarité. Nous nous positionnons comme facilitateurs et centralisateurs.

TA : Comment avez-vous assuré ce rôle de centralisateur ?

L.H. : Dès le lancement du dispositif, un courrier est parti à destination de tous les maires drômois. Déjà pour les informer de la mise en place de cet outil. Et aussi pour qu’ils nous fassent remonter les besoins de leurs médecins et de leurs professionnels de santé, tout en nous signalant les cabinets vacants, etc.

TA : Malgré ces avancées, quelles limites identifiez-vous aujourd’hui ?

L.H : Il reste encore des habitants sans médecin traitant dans la Drôme, et nous ne pouvons pas nous en satisfaire. Cela étant dit, nous sommes globalement satisfaits des dispositifs mis en place depuis 2017. Ils sont complémentaires et produisent des résultats concrets.

M.D. : Et surtout, la Drôme n’est pas un cas isolé : ces difficultés sont partagées à l’échelle nationale. Le guichet unique constitue une réponse parmi d’autres pour améliorer progressivement l’accès aux soins.

Des propos recueillis le 24 mars 2026, par Valentin Nonorgue.