Seine-Saint-Denis : l’enfance et la parentalité au coeur de l’espace public avec la Cabane des 1000 premiers jours

Seine-Saint-Denis : l’enfance et la parentalité au coeur de l’espace public avec la Cabane des 1000 premiers jours

Pour accorder une place privilégiée à la parentalité et à l’enfance, avant et après la naissance, le Département de Seine-Saint-Denis a créé la Cabane des 1000 premiers jours. Le dispositif est implanté au sein des quartiers, dans une démarche d’aller vers les parents et d’appropriation de l’espace public pour les enfants. Entre ateliers ludiques et contacts avec les professionnels de santé et de la petite enfance, l’initiative a reçu le “Coup de cœur” de l’équipe de Territoires Audacieux lors des Prix Territoria 2025.

Découvrez notre reportage vidéo en immersion au sein de la Cabane des Lilas : 

En complément, nous avons effectué un entretien avec Nadia Azoug, vice-présidente chargée de l’enfance, la prévention et la parentalité au Département de Seine-Saint-Denis et Simon Badot, chef de projet Cabane des 1000 premiers jours.

I/ Accueillir l’enfance et accompagner la parentalité

TA : Qu’est-ce que la Cabane des 1000 premiers jours et quelles en sont les utilités ?

Nadia Azoug : La Cabane des 1000 premiers jours, est un lieu en dur, installé au cœur d’une zone d’habitation. Ses équipements, ses jeux, ses ateliers et son personnel lui permettent d’accueillir les premiers pas de l’enfance et d’aider à trouver des réponses à toutes les questions que peuvent se poser les parents.

TA : Quel a été le constat de départ sur les questions de prévention, de parentalité et d’enfance qui a mené à ce projet ?

N.A. : La Seine-Saint-Denis est un département emblématique où les naissances sont nombreuses, environ 24 000 par an. Nous avons mené une réflexion sur la manière d’accompagner la naissance et ce que l’on appelle les mille premiers jours. Cela inclut l’avant et l’après naissance, afin d’accompagner les parents et les bébés sur tous les sujets de prévention, et plus particulièrement les femmes. Car il existe toujours des enjeux spécifiques, notamment en matière de mortalité et de diabète gestationnel.

TA : Comment ce projet s’inscrit-il dans la politique globale du département ?

N.A. : La protection maternelle et infantile (PMI) est une compétence obligatoire du département. Après le confinement, nous nous sommes interrogés sur sa place au XXIe siècle. Nos structures étaient moins fréquentées, et nous devions repenser leur rôle.

À partir du rapport gouvernemental sur les mille premiers jours, nous avons travaillé avec nos agents, mais aussi avec des acteurs associatifs et l’ensemble des partenaires de la petite enfance pour imaginer un dispositif innovant répondant aux besoins des familles. Nous avons constaté de nombreuses difficultés : alimentation, santé, accès aux jeux et aux jouets, mais aussi des questions très concrètes du quotidien comme le sommeil, les poussées dentaires, ou encore la manière d’interagir avec un bébé qui ne parle pas encore.

Être parent aujourd’hui s’apprend. Les structures familiales ont évolué, et l’arrivée d’un bébé bouleverse profondément la vie. Nous avons voulu apporter des réponses pratiques et accessibles.

TA : Ce projet vise à renouer le dialogue avec les parents : pourquoi ce type d’espaces y est-il propice ?

Simon Badot : Lorsqu’on a un enfant, de nombreux enjeux apparaissent, notamment autour de l’isolement, qu’il soit physique ou lié à l’accès à l’information. Les parents ont besoin d’espaces pour se retrouver, échanger entre eux et avec des professionnels. Or, ces endroits ne sont pas toujours connus ou investis.

Même lorsque des dispositifs existent, comme les PMI en Seine-Saint-Denis, qui sont très développées, les parents ne s’en saisissent pas toujours. Depuis le Covid notamment, on observe une baisse de fréquentation de ces services. L’idée de la Cabane est donc de faire de la PMI hors les murs : aller directement vers les familles, dans leurs lieux de vie, pour qu’elles n’aient pas à faire la démarche d’aller chercher l’information. Elles nous croisent dans leur quotidien, participent à des activités ludiques et accessibles, et peuvent, sur place, échanger avec des professionnels de santé et de la petite enfance.

TA : Pourquoi les mille premiers jours sont-ils si importants ?

N.A. : Tous les travaux de recherche montrent qu’ils sont déterminants pour le développement de l’enfant, pour l’éveil, mais aussi pour les questions d’égalité. Il s’agit de garantir un accès aux droits et à l’excellence dès le départ, en agissant sur la santé, l’éveil, la culture, l’éducation et, plus largement, l’égalité des chances.

Dans un département marqué par des difficultés sociales et de la pauvreté, s’attacher à ces mille premiers jours est essentiel. Car ils posent les bases en matière de santé, d’alimentation – notamment une alimentation saine pour les bébés et les mères, mais aussi sur les plans social, éducatif et culturel.

II/ Prévenir les risques autour de la naissance et orienter vers les professionnels adaptés

TA : Quels moyens sont nécessaires pour installer une Cabane et la faire fonctionner ?

N.A. : Pour les deux Cabanes de la Courneuve et des Lilas, le budget total d’installation s’élève à environ 320 000 euros, hors personnel. Pour s’implanter en s’adaptant aux contraintes de terrain, il a fallu innover. Par exemple, à La Courneuve, la Cabane prend la forme d’un container réaménagé, entièrement retravaillé.

Nous avons commencé par une phase d’expérimentation, sans structure fixe, avec des chariots et du mobilier urbain mobile, montable et démontable. Cette première phase s’est déroulée dans deux villes : à La Courneuve, au pied des cités, tout près des 4000, et aux Lilas, en bas d’un quartier également en pied de cité. L’objectif était d’aller vers les habitants pour les ramener vers la PMI. Ce “dehors” permet de recréer un lien vers le “dedans”.

À cela s’ajoute un système d’appels à projets permettant de faire intervenir des associations spécialisées, avec un cahier des charges précis construit avec les équipes de PMI et les chargés de mission. Ces partenaires proposent des actions et des animations ciblées, en fonction des besoins identifiés sur le territoire.

TA : Comment attirez-vous les parents entre les activités ludiques et l’accompagnement qui les suit ?

S.B. : Nous cherchons à proposer des activités qui combinent un aspect convivial et accessible, comme des ateliers de musique ou de peinture, avec une dimension de prévention et de santé. Les activités sont gratuites, sans inscription, et les parents peuvent arriver à tout moment.

Sur place, ils rencontrent des professionnels de santé et d’autres parents. Cela crée un climat de confiance, qui favorise la parole : les parents peuvent partager leurs questionnements, leurs difficultés, mais aussi leurs joies. L’idée est que, sur la durée, ils s’approprient ce lieu comme un repère dans les premières années de vie de leur enfant, où ils peuvent trouver du soutien global dans leur parentalité.

En tant que chefs de projet référents des Cabanes, notre rôle est de garantir un accueil serein et avisé des parents, des enfants et des associations et structures locales que nous missionnons pour mettre en place les ateliers. Nous servons aussi de relais auprès des professionnels de la PMI, des psychologues et du personnel de santé qui gravitent dans l’écosystème des Cabanes.

TA : Quel travail de communication et de médiation menez-vous pour inciter toujours plus de parents à venir ?

S.B. : Le principe central, c’est “l’aller vers”. Nous ne nous contentons pas d’être visibles dans l’espace public : nous allons activement à la rencontre des habitants. Nous faisons des tournées dans le quartier, nous échangeons avec les parents, mais aussi avec l’ensemble des habitants, pour ancrer la Cabane dans son environnement.

Nous mobilisons aussi des relais de proximité : affiches dans les halls d’immeubles, commerces, bouche-à-oreille. Le discours reste simple : des ateliers gratuits, sans inscription, conviviaux, accessibles à tout moment.

Nous utilisons également des groupes WhatsApp pour chaque Cabane, où nous partageons les programmes et les informations. C’est un outil très efficace, qui fonctionne par relais entre parents.

Enfin, nous veillons à être présents, notamment en début d’atelier, pour accueillir, expliquer et rassurer. L’objectif est de créer un cadre simple, chaleureux et sécurisant.

TA : Vous insistez sur la prévention. Que cherche-t-on à prévenir concrètement ?

N.A. : La prévention est essentielle. Nous cherchons à prévenir les risques liés au développement de l’enfant : troubles du langage, troubles cognitifs, troubles de la vue. Après la période du Covid, nous avons constaté un isolement important des enfants, souvent exposés aux écrans. Ces troubles peuvent impacter durablement les apprentissages scolaires.

TA : Existe-t-il une forme de doute ou de fragilité chez les parents aujourd’hui ?

N.A. : Être parent au XXIe siècle est une question centrale. En Seine-Saint-Denis, les familles ont souvent été stigmatisées par des discours politiques, notamment sur la question des « bons » ou « mauvais » parents.

Nous affirmons qu’il n’existe pas de mauvais parents, mais des parents à accompagner. Les Cabanes des mille jours sont aussi une réponse à ces stigmatisations. Elles placent les parents au cœur du dispositif et favorisent les échanges entre pairs.

TA : Pourquoi pousserait-on plus facilement la porte d’une Cabane que celle d’une PMI ?

N.A. : La Cabane interpelle. Elle est visible, accessible et ouverte. On passe devant, on se demande ce que c’est, on voit des tapis, des inscriptions – par exemple « les bébés explorent à quatre pattes, merci de garder cet espace propre » – et cela crée une curiosité immédiate.

Elle redonne une place à la petite enfance dans l’espace public. Depuis des années, les espaces urbains se sont refermés et la rue est devenue un espace perçu comme dangereux pour les enfants. Nous voulons réintroduire les bébés dans la ville. Une ville à hauteur d’enfant commence par un bébé à hauteur de rue.

La Cabane pose aussi la question des droits de l’enfant et de la légitimité d’espaces dédiés au binôme parent-enfant. Les bruits qu’on y entend, que ce soit des pleurs ou des chants, sont simplement ceux de la vie.

III/ Au coeur des quartiers, l’expérimentation élargit sa zone d’actions

TA : Depuis combien de temps le dispositif existe-t-il et quels sont les premiers résultats ?

N.A. : Le fait d’être dehors permet de recréer un lien de confiance. Les professionnels sont multiples : psychologues, auxiliaires de puériculture, mais aussi des partenaires associatifs spécialisés, notamment sur le langage ou l’éveil. Ils interviennent directement dans ces espaces.

Ces professionnels peuvent ensuite orienter les familles vers la PMI. Ce sont les premiers contacts, les premiers mots de confiance. Nous observons déjà un retour vers ces structures : le “dehors” amène vers le “dedans”.

Par ailleurs, cela redonne de la visibilité à des métiers aujourd’hui en tension et peut susciter de nouvelles vocations.

TA : À quels grands défis avez-vous fait face au cours de cette expérimentation ?

N.A. : Le premier enjeu a été de convaincre en interne, notamment les élus locaux, d’accepter une démarche expérimentale, avec des incertitudes. L’absence de modèle pouvait créer des tensions, car chacun pouvait projeter une vision différente. Le travail avec les services d’urbanisme et de l’espace public a été déterminant pour proposer des prototypes concrets, avec des structures souples ou plus durables.

Nous avons également travaillé avec des bailleurs sociaux, et rencontré des contraintes techniques importantes : réseaux d’eau, raccordements électriques, qui ont entraîné entre six et huit mois de retard sur certains sites. Tout cela a nécessité de la médiation, de la régulation, et un travail constant pour rassurer.

TA : Aujourd’hui, combien de Cabanes sont en service, et quelles sont les perspectives d’évolution ?

S.B. : Aujourd’hui, il y a cinq Cabanes, dont deux pleinement opérationnelles : une aux Lilas et une à La Courneuve, avec une programmation hebdomadaire d’ateliers. Trois autres projets sont en cours à Clichy-sous-Bois, Tremblay-en-France et Stains.

Ces projets sont à des stades différents et prennent des formes variées selon les territoires. À Tremblay, par exemple, la Cabane est intégrée à une PMI, avec des locaux en dur et une équipe dédiée. À Stains, le projet est pour l’instant itinérant, avec des interventions dans différents points du quartier.

Chaque Cabane s’adapte aux besoins locaux, aux dynamiques territoriales et aux acteurs déjà présents. Il y a une forte dimension d’adaptabilité en fonction des familles, des partenaires et des réalités locales.

TA : Quels conseils donneriez-vous à des agents d’autres territoires souhaitant développer ce type de projet ?

S.B. : Il faut beaucoup de patience et d’adaptabilité. C’est une démarche innovante et exploratoire, qui consiste à faire sortir la PMI de ses murs et à investir l’espace public.

Cela implique de transformer les pratiques, à la fois pour les parents – qui ne sont pas toujours habitués à occuper l’espace public avec leurs enfants – et pour les professionnels, qui doivent s’adapter à un cadre plus souple.

Ce changement ne se fait pas du jour au lendemain. Il peut y avoir des freins, des incompréhensions, et les résultats ne sont pas toujours immédiats. Il faut accepter que la mobilisation prenne du temps et accompagner progressivement les évolutions de pratiques.

Propos recueillis par Valentin Nonorgue, le 27 mars 2026.