Cette semaine, la lettre de l’impact positif s’intéresse à une initiative portée par l’Eurométropole de Strasbourg : le Compte Mobilité. Ce dispositif permet aux habitants qui se séparent de leur véhicule personnel de bénéficier d’un « porte-monnaie numérique », crédité jusqu’à 2 500 euros, pour financer leurs déplacements autrement. Grâce à une carte prépayée, les bénéficiaires peuvent régler des abonnements de transports publics, utiliser un service d’autopartage, louer ou encore faire réparer un vélo. Accompagné d’un conseil personnalisé en mobilité dispensé par l’Agence du Climat, le Compte Mobilité favorise la transition vers des déplacements plus durables tout en intégrant une dimension sociale et équitable.
Alain Jund, vice-président de l’Eurométropole de Strasbourg chargé des mobilités, revient sur la genèse du projet, sur les leviers mis en œuvre pour accompagner les habitants vers des alternatives à la voiture individuelle. Il partage aussi les enseignements tirés des deux premières années d’expérimentation du dispositif.
Mobilité douce pour toutes et tous
En quoi le projet de Compte Mobilité aide-t-il l’Eurométropole de Strasbourg à appliquer sa politique de développement durable ?
Deux démarches conjointes nous guident : d’une part, tout ce qu’on appelle la révolution des mobilités – c’est-à-dire comment nous développons un bouquet de mobilité, qu’il s’agisse du tram, du bus, du vélo, du train, de la marche à pied ou encore de l’autopartage. Et d’autre part, comment nous prenons en compte les enjeux de santé publique et de qualité de l’air, notamment dans le cadre de la zone à faibles émissions initiée en 2021.
L’idée, c’est de proposer une offre de services permettant d’utiliser tous les modes de déplacement – y compris la voiture en autopartage – et de faire de ces enjeux un levier de transformation durable. Le Compte Mobilité est un outil qui donne accès à l’ensemble de ces services, à condition de se défaire de sa voiture au bout de six mois. C’est un moyen d’encourager un changement d’habitude dans les déplacements.
Aujourd’hui, quelle est la place de la mobilité dans l’empreinte carbone générale d’une métropole comme Strasbourg ? Et de la voiture individuelle ?
Elle reste importante, même si elle diminue progressivement. Par exemple, les émissions de dioxyde d’azote ont baissé de 42 % en cinq ans sur le territoire de l’Eurométropole, grâce au développement de l’offre de mobilité et à l’accompagnement des ménages les plus modestes dans le cadre de la zone à faibles émissions.
Nous avons toujours considéré qu’il ne s’agissait pas simplement de remplacer une voiture diesel par une voiture électrique, mais bien de développer des modes de déplacement alternatifs à la voiture individuelle.
La question du partage de l’espace public est d’ailleurs aussi importante que celle de l’empreinte carbone. La qualité de l’air tue : au niveau national, 40 000 morts par an y sont liés, et entre 600 et 1 000 sur notre agglomération, selon l’ANSES. C’est pour cela que nous opérons cette transformation.
Comment est née l’idée et comment les porteurs du projet ont-ils convaincu les autres élus de l’intérêt d’une telle mesure ?
Remporter l’attention des élus a été relativement facile. Dès le début du mandat, en 2020, nous avons fait de la mobilité une priorité politique, traduite par un investissement de deux milliards d’euros, plus cent millions pour le réseau cyclable.
Nous avons lancé une nouvelle ligne de tram (la sixième du réseau), développé un réseau de bus express – huit lignes fonctionnent aujourd’hui de 5h à minuit 30 – et instauré la gratuité des transports pour les moins de 18 ans. Ces mesures concrètes ont donné corps à notre engagement. Le Compte Mobilité s’inscrit naturellement dans cette logique.
Comment avez-vous convaincu les habitants de l’Eurométropole ?
Nous avons agi sur plusieurs leviers. D’abord, l’élargissement de l’offre de transport : des bus express, un service étendu jusqu’à minuit 30, et une meilleure desserte des zones à 5 ou 10 km du centre-ville.
Ensuite, une aide à l’achat de vélos à assistance électrique, pour les personnes qui vivent à quelques kilomètres de leur lieu de travail. Enfin, nous avons lancé, avec la Région, le Réseau Express Métropolitain : 700 trains supplémentaires entrent ou sortent chaque semaine de la gare de Strasbourg. Ces offres concrètes rendent crédible l’alternative à la voiture individuelle.
Pourquoi y avait-il besoin de mettre en place des mesures de justice sociale dans cette démarche ?
Parce que tout le monde n’est pas égal face aux coûts de la mobilité. Sur notre territoire, un abonnement mensuel varie de 3,40 € à 56 € selon la situation. Le Compte Mobilité, lui, va de 2000 à 2500 € selon le revenu fiscal de la personne concernée.
C’est un dispositif sécurisé : les bénéficiaires peuvent utiliser ces crédits pour le train, le bus, le vélo, l’autopartage… mais ne peuvent pas transférer le montant sur un autre compte. Ce « porte-monnaie numérique » permet de garantir une forme d’équité et de soutien à la transition.
De quels acteurs vous êtes-vous entourés pour concevoir, mettre en place puis diffuser ce projet ?
C’est un projet porté par la collectivité, avec la participation de la Compagnie des Transports Strasbourgeois, des loueurs de vélos et des différents opérateurs de mobilité. Une société spécialisée s’occupe du montage technique du dispositif.
Quel a été le budget pour créer l’initiative ? Et son fonctionnement annuel ?
Je n’ai pas le chiffre exact en tête pour la création. Ce que je peux dire, c’est que le dispositif n’a pas vocation à être rentable. À titre de comparaison, chaque nouvelle ligne de tram ou de bus express coûte environ 15 millions d’euros par an. Le Compte Mobilité s’inscrit dans la même logique : c’est une dépense stratégique au service du zéro carbone, pas une opération équilibrée.
Quels services de la collectivité participent à la création et à l’animation du dispositif ?
Principalement la Direction de la Mobilité et la Direction de la Solidarité, ainsi que la société publique locale Compagnie des Transports Strasbourgeois. Ces deux directions ont été au cœur de la démarche.
Comment la métropole communique-t-elle autour du Compte Mobilité ?
Nous ne faisons pas du Compte Mobilité une « marotte ». Notre stratégie consiste à accompagner le développement des services de mobilité existants.
Par exemple, nous avons aujourd’hui plus de 140 stations d’autopartage sur le territoire. Une voiture partagée remplace neuf voitures personnelles, et une voiture coûte en moyenne 5500 euros par an. C’est donc un gain économique et d’espace public. Nous préférons valoriser cette cohérence d’ensemble plutôt qu’une communication isolée.
Depuis le lancement de l’initiative, quels sont les résultats observés ?
Le Compte Mobilité compte aujourd’hui moins de 500 utilisateurs. Le dispositif a deux ans, donc il est encore en phase d’ajustement.
Nous avons lancé une enquête pour comprendre les freins et les leviers : attachement à la voiture, complexité perçue, multiplicité des modes… Ce sont surtout des freins psychologiques. Pourtant, tous les usagers interrogés se disent très satisfaits.
Par ailleurs, les mobilités alternatives progressent fortement : +20 % d’abonnés aux transports collectifs en quatre ans, forte hausse de l’usage du vélo et du train. C’est l’« ensemblier » qu’est le Compte Mobilité qui a encore besoin de mieux s’ancrer.
Quelles embûches les élus d’un autre territoire doivent-ils anticiper avant de se lancer dans un projet similaire ?
Il faut d’abord développer un bouquet de services attractif avant de demander aux habitants d’abandonner la voiture. Le discours moral ne suffit pas : il faut offrir une alternative désirable.
Ensuite, il faut une communication claire et un travail partenarial avec les acteurs privés et publics. Les difficultés rencontrées tiennent souvent à la technique – outils numériques comme les QR Codes – et à l’accompagnement des publics moins à l’aise avec ces usages.
Quel conseil donneriez-vous à un élu souhaitant lancer un projet similaire ?
Développer tous les outils de mobilité, y compris l’autopartage. La voiture reste parfois nécessaire, donc il faut pouvoir proposer des solutions hybrides.
Et surtout, accompagner les habitants : nous avons créé une Agence du Climat dont l’une des missions est de conseiller les ménages sur leurs mobilités, pour réduire leurs coûts et élargir leurs droits.
Il faut aussi lutter contre le non-recours : beaucoup de personnes éligibles à la tarification solidaire (3,40 €/mois) ne l’utilisent pas, faute d’information ou de maîtrise du numérique.
Vous êtes-vous inspirés d’autres territoires ?
Nous avons échangé avec plusieurs collectivités, notamment Lyon, qui travaillait sur des sujets similaires : gratuité des transports, autopartage, coopération entre acteurs publics et privés.
Avec Bruno Bernard, président du Grand Lyon, nous avons beaucoup discuté de la bonne articulation entre services publics et initiatives locales. Parfois, il faut savoir ne pas tout internaliser, mais faire confiance à des acteurs coopératifs.
Des propos recueillis par Valentin Nonorgue, le 14 octobre 2025.
