En France, les conseils des jeunes constituent une pratique désormais ancrée au sein des départements. Plus récemment, ces groupes d’enfants et d’adolescents se développent autour de thématiques spécifiques telles que la protection de l’enfance.
Dans le Maine-et-Loire, un Conseil des jeunes sur le sujet de la protection de l’enfance est en place depuis novembre 2024.
Françoise Damas, Vice-présidente du Département de Maine-et-Loire chargée de la protection de l’enfance, et Cécile Fau, chargée du suivi du conseil des jeunes, nous dévoilent les coulisses de l’opération. Enjeux essentiels : mobiliser les participants, organiser des réunions où les langues se délient, élaborer des mesures impactantes pour la vie des jeunes puis les proposer aux élus départementaux.
TA : Comment est née l’idée du Conseil des jeunes sur la protection de l’enfance dans le département de Maine-et-Loire ?
Françoise Damas : En juin 2023, nous avons rédigé notre nouveau schéma départemental enfance-famille. L’un de ses axes majeurs portait sur la participation des jeunes dans le domaine de la protection de l’enfance et du pouvoir d’agir des enfants. L’idée n’était pas nouvelle, mais je tenais à recueillir directement leurs sentiments, ressentis et attentes, afin que nos dispositifs soient ancrés dans leur réalité et correspondent à leurs besoins. Pour ce faire, il a paru essentiel d’écouter les enfants, dont certains ont vécu des traumatismes.
Cécile Fau : C’est un projet mûri de longue date au sein du Département, notamment au sein de l’Observatoire départemental de la protection de l’enfance (ODPE). Quand j’ai été recrutée, le cadre du Conseil était déjà défini. Ma mission a été de le lancer concrètement, en expliquant aux professionnels et aux établissements ce qu’il pouvait apporter et en mobilisant les jeunes autour de cette initiative.
Un espace de confiance pour les jeunes, un canal direct vers les élus
Quels constats de départ ont poussé le Département à agir ?
FD : Dans les structures et familles d’accueil, la parole des enfants est déjà recueillie, mais nous voulions un espace collectif et structuré, avec un impact sur les politiques publiques. La présidente Florence Dabin partageait cette ambition.
CF : Les jeunes ont beaucoup à dire et envie de s’exprimer. L’enjeu, c’était surtout de leur donner un canal direct, et de faire en sorte que l’information sur ce Conseil leur parvienne malgré le filtre des structures et des professionnels qui les accompagnent.
À quel moment et dans quel contexte le dispositif a-t-il été lancé ?
FD : Le Conseil des jeunes a été officiellement installé le 20 novembre 2024 à Angers, à l’occasion de la journée internationale des droits de l’enfant et de la semaine de l’enfance. Il s’inscrivait aussi dans un appel à candidature de l’État, via le comité départemental de la protection de l’enfance.
CF : L’installation a réuni les jeunes pour un premier temps fort. Nous avons ensuite prévu un rythme régulier : une réunion par comité territorial toutes les six semaines environ, plus une rencontre en plénière à la fin de l’année, durant laquelle ils ont pu nous faire remonter leurs différentes propositions et remarques.
Qui sont les jeunes qui composent aujourd’hui ce Conseil ?
FD : Quarante-quatre places ont été ouvertes, presque autant qu’à l’Assemblée départementale qui compte 42 Conseillers. Nous comptons aujourd’hui 36 membres âgés de 8 à 20 ans : 25 vivent en établissement, 11 en famille d’accueil, et deux sont mineurs non accompagnés. Il y a une parfaite parité filles-garçons.
CF : Nous veillons aussi à représenter équitablement les différents territoires du département et les modes d’accueil. Les candidatures, parfois accompagnées de lettres de motivation, sont étudiées pour garantir cette diversité.
Comment s’est déroulée la préparation et la mise en place ?
FD : Les orientations initiales prévoyaient l’équité territoriale, la diversité des modes d’accueil et la parité filles-garçons. Les enfants devaient avoir au moins 8 ans et pouvaient participer jusqu’à 20 ans, voire 21 ans dans le cadre du contrat jeune majeur. L’appel à candidatures a été diffusé aux établissements et les assistants familiaux, avec un formulaire simple.
CF : Lors des premières réunions, chaque jeune a pu présenter ses motivations. J’ai aussi cherché à constituer un binôme d’animation, en m’appuyant sur des partenaires associatifs comme les Scouts et Guides de France, Repairs !49 (anciens jeunes sortis de l’ASE) ou l’ARIFTS, école de formation des éducateurs. La majorité des structures du territoire ont participé à la mobilisation.
Un engagement constructif pour la protection de l’enfance… malgré le frein de la mobilité
Concrètement, quelle forme prend ce dispositif ?
CF : Nous avons trois comités territoriaux, chacun réunissant une quinzaine de jeunes, avec une rencontre toutes les six semaines, plus des temps forts en plénière. Les contenus sont décidés par les jeunes eux-mêmes. Nous utilisons des techniques d’animation non formelles inspirées de l’éducation populaire : jeux, dessins, ateliers en sous-groupes, pour que chacun, quel que soit son âge, puisse s’exprimer.
FD : Les réunions se tiennent à la fois par secteurs, pour limiter les déplacements, et en séance plénière à Angers. Cette organisation permet de lever les freins de mobilité et d’impliquer des jeunes sur tout le territoire.
Quelles thématiques ont déjà été abordées ?
FD : L’argent de poche, la préparation à la majorité, la connaissance des droits et devoirs, la présence d’animaux dans les lieux d’accueil, la conservation des souvenirs personnels. Certaines propositions impliquent des ajustements réglementaires, comme la révision du règlement départemental enfance-famille. D’autres, comme le souhait d’un coffre-fort numérique pour conserver documents et photos, ouvrent de nouvelles pistes.
CF : L’argent de poche est un sujet qui a mobilisé tous les comités. Les jeunes ont aussi parlé des parcours après 18 ans. Nous relayons leurs propositions auprès des établissements pour harmoniser les pratiques et engager des changements.
Quel budget et quels moyens humains sont mobilisés ?
FD : Nous mettons à disposition de cette action les moyens matériels et humains nécessaires : collations, salles, sorties culturelles et gratuites. Nous obtenons aussi des gratuités.
CF : Côté humain, mon poste a été créé pour animer et suivre ce Conseil des jeunes, complété par l’appui ponctuel des associations partenaires et des professionnels des structures d’accueil.
Quels résultats avez-vous observés depuis le lancement ?
FD : Le Conseil a déjà permis de faire remonter des attentes précises qui orientent nos politiques, comme la création de supports clairs sur les droits et devoirs des enfants, et la vie après 18 ans.
CF : On constate une vraie volonté des jeunes de contribuer, de relayer la parole de leurs pairs et d’obtenir des réponses concrètes sur leurs demandes.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées et comment les avez-vous surmontées ?
FD : La mobilité était le principal frein. Les réunions territorialisées, proches des maisons de solidarité, ont permis de le lever.
CF : La transmission de l’information jusqu’aux jeunes peut être un obstacle. Nous travaillons à sensibiliser davantage les professionnels pour améliorer la circulation des candidatures. L’adaptation des méthodes aux différents âges reste aussi un défi, que nous relevons en variant les formats et en constituant parfois des sous-groupes.
Quelles seraient, selon vous, les clés d’un dispositif efficace pour une autre collectivité ?
FD : Assurer la représentativité des territoires et des modes d’accueil, instaurer un climat de confiance, donner suite aux propositions et prévoir une organisation adaptée aux contraintes de mobilité.
CF : Laisser une réelle liberté de parole, varier les moyens d’expression, impliquer des partenaires associatifs et accepter d’ajuster le dispositif en cours de route pour qu’il reste vivant et pertinent, en lien avec les besoins des jeunes.
La protection de l’enfance passe par du dialogue avec les partenaires et la concrétisation des demandes des jeunes
Avec un peu de recul, voyez-vous déjà des pistes d’amélioration pour le Conseil des jeunes sur la protection de l’enfance ?
FD : Ce Conseil est encore très jeune, c’est sa première année de fonctionnement. Il faut maintenant entrer dans la concrétisation d’un certain nombre de demandes. Les jeunes doivent affiner leur réflexion sur leurs attentes. Mais il est vrai que ce n’est pas évident de se demander ce dont on a vraiment besoin. Il faut leur laisser le temps de cheminer. Lors de la prochaine session, je devrai rendre compte des suites données à leurs propositions et nous pourrons approfondir certains sujets, notamment l’approche des 18 ans : leurs attentes particulières, les outils dont ils ont besoin… L’idée, c’est de rester dans du concret, mais un concret utile, qui les aide à devenir, malgré les épreuves vécues, des adultes pleins d’avenir.
Et sur l’organisation des réunions, y a-t-il des choses à rendre plus efficaces ou plus fluides ?
FD : Les jeunes ont été interrogés à la fin de la session plénière sur la périodicité et le déroulement des réunions. Je n’ai pas encore le résultat de cette consultation, mais un compte-rendu doit m’être transmis très prochainement. Cela nous aidera à ajuster le fonctionnement.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui voudrait mettre en place un dispositif similaire dans son territoire ?
FD : D’abord, ne pas travailler seul. Nous avons collaboré avec des établissements et associations : des lieux de vie, les Apprentis d’Auteuil, l’association Marie-Durand, SOS Villages d’enfant, l’Abri de la Providence, le Village saint Exupéry ainsi que l’association Repairs !49, qui accompagne les jeunes sortis de la protection de l’enfance. Certains partenaires ont animé des ateliers et apporté leur expérience.
Le Conseil doit être représentatif de tout le territoire, qu’il soit urbain ou rural, et de tous les modes d’accueil : établissements, familles d’accueil, lieux de vie. S’appuyer sur les associations partenaires et les assistants familiaux est précieux, car ce sont eux qui accompagnent les enfants au quotidien. Il faut croiser les regards, co-construire et surtout éviter une démarche descendante. Les enfants doivent être force de proposition et nous amener à nous remettre en question.
Propos recueillis le 16 juillet 2025 par Valentin Nonorgue.
