Cette semaine, la lettre de l’impact positif s’intéresse au travail sur la communication joyeuse pour sensibiliser aux transitions menées par la ville de Raismes, dans le Nord.
Des tensions diplomatiques aux catastrophes climatiques, il est facile de céder à l’anxiété et à la panique. C’est là que miser sur la joie, comme le fait la ville de Raismes (Nord), peut être utile pour mieux embarquer les citoyens dans les démarches de transitions.
Aymeric Robin, son édile, nous conte le pari audacieux de la commune de 12 400 habitants. Entre l’écoute des administrés ou la production de vidéos et de shooting photo décalés, la mise en récit positive des actions et projets de la ville tend à fédérer… dans la bonne humeur. Focus.
Territoires Audacieux : Quand est apparue l’idée de lancer une politique axée sur la joie pour mieux sensibiliser aux transitions ?
Aymeric Robin : Elle est arrivée dans un contexte assez traumatisant en 2024. Le déroulement des élections aux États-Unis (NDLR : avec la victoire de Donald Trump), les séquences politiques après la dissolution spontanée de l’Assemblée nationale en France, et l’émergence du vote extrême lors des législatives françaises m’ont convaincu. Nous ne pouvions plus rester dans une spirale de communication négative et anxiogène.
Car il y a aussi des choses qui vont bien. Il ne s’agit pas d’effacer les difficultés, surtout celles des plus vulnérables, mais même pour eux, il faut tendre la main et montrer qu’autour, il y a aussi du positif.
Cette réflexion a été confortée par plusieurs études sorties après les élections législatives françaises, qui montraient que le vote n’était plus un vote de classe, mais un vote émotionnel. On vote selon ses émotions, donc si elles sont anxiogènes, on se replie sur soi, sur des votes protectionnistes. Il fallait donc générer une contre-émotion positive, redonner aux habitants l’envie de croire que tout ne va pas si mal, qu’il y a du bien. On a voulu le faire de façon humoristique, avec une campagne créée par les habitants, pleine de punchlines drôles, pour provoquer une émotion positive.
Sensibiliser aux transitions : le récit du passé et du présent pour un futur commun
Territoires Audacieux : Quelle place ce projet occupe-t-il dans la stratégie politique globale de la ville de Raismes ?
AR : Il conforte une stratégie annuelle qui thématise l’année autour d’idées illustrant les transformations de la ville. On a commencé avec l’année de la participation, où nous avons invité les habitants à venir participer à des ateliers collaboratifs pour « faire la ville de demain ». Concrètement, cela signifie discuter des projets communaux, écouter ce que les habitants attendent, comment ils souhaitent qu’on prenne en compte certaines problématiques, et construire ensemble des réponses.
Cela permet aussi de faire toucher du doigt aux habitants les contraintes réglementaires et budgétaires auxquelles nous sommes soumis. Le « Y a qu’à, faut qu’on », tout le monde sait faire, mais ce n’est jamais simple. Nous sommes élus dans une démocratie représentative, donc il faut incarner la volonté exprimée par les habitants. L’année de la participation a été une première étape, puis est venue l’année de la concertation, et en 2025, c’est l’année du récit.
Qu’entendez-vous par « année du récit » ?
AR : L’année du récit, c’est la mise en récit de notre ville, de son histoire, pour que chacun comprenne que Raismes ne se limite pas à son passé minier, mais a une histoire plus ancienne, liée à une forêt, à une aristocratie locale. Notre ville a été construite au pied d’une forêt, ce qui explique un patrimoine particulier avec de grandes maisons de maîtres et quelques châteaux. On n’est pas que des enfants de mineurs, mais aussi d’une histoire avant cela.
Chaque année, avec les habitants, nous écrivons ce récit, en valorisant les évolutions positives qui améliorent la vie locale et le bien-être. Cette mise en récit alimente la campagne joyeuse et positive que nous portons. Notre ville continue d’évoluer, forte de son histoire minière et aristocratique, mais aussi engagée depuis 10-15 ans dans les transitions écologiques et énergétiques. Il est ainsi de notre devoir de nourrir notre campagne de communication joyeuse.
Que signifie concrètement cette communication joyeuse dont vous parlez ?
AR : La communication joyeuse consiste à mettre en lumière, avec humour, les éléments distinctifs de notre ville. Nous avons fait un shooting photo où les habitants prononcent des phrases travaillées avec eux, qui reflètent les spécificités de Raismes avec humour.
Une trentaine d’habitants a participé à la campagne de communication et une dizaine s’est portée volontaire pour apparaître sur les photos.
Un habitant a par exemple demandé : « Où est-ce que je peux gravir des pyramides sans aller en Égypte ? » En parlant de nos terrils, qui sont au patrimoine mondial UNESCO, au même titre que les pyramides d’Égypte. Ou encore le slogan « Laisse béton », qui joue avec l’expression populaire pour valoriser la reconquête des espaces bétonnés en espaces verts et îlots de fraîcheur.
Cette communication valorise notre patrimoine, notre engagement dans les transitions, la participation active des habitants et la création d’émotions positives et joyeuses.
Depuis quand cette politique est-elle effective ? Et quelles sont les premières réactions des citoyens ?
AR : Nous l’avons lancée début juin 2025. Et les premiers retours sont très sympathiques et bienveillants. Ceux qui se reconnaissent dans les panneaux, ou leurs proches, sont contents de dire : « Ah, c’est mon grand-père », ou « C’est mon ami.e ». Ils prennent conscience, par exemple, que les terrils issus de la période minière font partie du patrimoine mondial, ce qui génère une vraie fierté locale.
Raconter, oui, mais surtout agir et transformer pour bien sensibiliser aux transitions
Quels chantiers avez-vous effectués dans le cadre des transitions écologiques et énergétiques ?
AR : Très vite, nous avons travaillé sur nos bâtiments. Nous sommes la première ville en France à avoir inauguré une école à Énergie Zéro. Nous avons reconquis des friches pour créer des parcs urbains, garantissant des îlots de fraîcheur dans les quartiers. Nous rénovons 700 logements dans une cité minière, en améliorant l’isolation et le confort, tout en requalifiant les espaces publics pour les rendre plus agréables et compatibles avec la préservation des ressources, notamment l’eau. Nous remettons aussi du lien social en créant des espaces partagés dans les quartiers. Ces actions illustrent que des choses vont bien et progressent au sein de Raismes.
Quelle est votre stratégie pour mobiliser les habitants dans les démarches municipales ?
AR : On mise sur la démocratie participative réelle. Faire participer les habitants dès que possible à la construction des politiques publiques. Par exemple, dans un quartier, un espace vert délaissé était utilisé comme terrain d’installation pour des caravanes. Nous avons mobilisé les habitants pour réfléchir à l’avenir de ce lieu selon leurs besoins et leurs idées.
Ils ont exprimé leur souhait d’un parc pour se détendre, avec des plantes fruitières et aromatiques en libre-service, à entretenir par les habitants eux-mêmes. À proximité, une école bénéficiait d’un raccourci piétonnier à travers ce parc, permettant de décarboner les trajets scolaires et d’améliorer la sécurité.
C’est un exemple concret de démocratie participative qui change le quotidien, transforme la ville et répond aux défis actuels. Ce n’est pas que de la communication pour sensibiliser aux transitions, c’est aussi de la concertation et de l’action.
Vous avez également travaillé sur la question de l’égalité filles-garçons dans les écoles, pouvez-vous nous en parler ?
AR : Oui, l’école est souvent le premier lieu où les inégalités se manifestent, notamment dans les cours de récréation, où les garçons occupent souvent le centre et les filles restent sur les côtés. Traditionnellement, ces cours sont en macadam, ce qui limite les jeux des filles.
Lors de la rénovation de notre école Énergie Zéro, nous avons impliqué les parents et les enfants pour repenser la cour de récréation. Les garçons voulaient des buts, les filles souhaitaient des bancs pour discuter. Nous avons cherché un compromis pour que tout le monde se sente bien, avec des espaces végétalisés pour se protéger de la chaleur, des zones apaisées pour discuter, et même une classe extérieure pour les journées chaudes.
Nous avons ainsi réinventé la cour de récréation en intégrant les enjeux d’égalité filles-garçons, d’écologie et de conditions d’apprentissage optimales.
Quels ont été les efforts de la municipalité pour mobiliser les ressources humaines et financières nécessaires à ce projet ?
AR : C’est une vraie fenêtre de tir. Sur les enjeux écologiques et d’aménagement, nous combinons les fonds propres avec des subventions d’État, notamment via le fonds vert, la DECIL, la DSIL (dotation de soutien à l’investissement local). Pour l’école, nous avons obtenu un financement européen important, avec un total de 7 millions d’euros de travaux financés à près de 80 %.
Le vrai défi est de mobiliser les habitants sur la durée, car la démocratie participative ne se limite pas à des slogans, elle prend plusieurs formes et demande un engagement constant pour aller jusqu’au bout des projets.
Une campagne de publicité…
sur les habitants et élus de la ville
Pendant la préparation et le lancement, avez-vous rencontré des freins ou résistances ?
AR : Tout s’est enchaîné naturellement. Cela m’a même surpris. Quand j’ai présenté le projet au conseil municipal, certains étaient circonspects, car ce n’est pas dans les codes habituels de la communication. On m’a dit : « Qu’est-ce que tu veux faire ? » ou « La vie est dure, les gens ne vont pas comprendre. » Mais j’ai expliqué que malgré tout ce qui va mal, il faut aussi valoriser ce qui va bien. On ne doit pas oublier ces petits bonheurs, comme ceux que nous avons vécus pendant le Covid, cette solidarité et ces moments de partage qui ont fait du bien.
Vous avez donc réussi à convaincre vos élus malgré leur scepticisme initial ?
AR : Oui, ils ont fini par adhérer. Ils reconnaissent que la vie est dure, mais que notre rôle est d’essayer de la rendre un peu moins dure, en donnant aux habitants un peu de fierté. Certains disaient : « On fait plein de choses, mais ça ne se voit pas. » Je leur ai répondu que c’est normal, car les habitants sont souvent aveuglés par ce qui ne va pas. Il faut donc leur montrer qu’il y a aussi du positif.
Y a-t-il une équipe dédiée à ce projet ?
AR : Oui, il y a un chargé de mission qui s’en occupe.
Comment avez-vous sélectionné les personnes mises en avant dans cette campagne ?
AR : Nous avons choisi des habitants impliqués dans la vie de la commune, pour personnaliser la ville. Par exemple, un historien amateur bien connu, un membre d’une association de seniors, une jeune maman engagée dans une association de parents d’élèves, un jeune proche du service jeunesse, une personne engagée dans la protection de la nature… Ce sont des visages familiers, pas des inconnus. Si on voulait juste une image, on aurait payé une agence, mais ce n’est pas notre démarche.
Moins de politique, plus de citoyen : les secrets d’une communication naturelle et constructive
Avec un peu de recul, même si le projet est récent, que pourrait-on améliorer ?
AR : Il faudrait rendre la communication plus récurrente et trouver un équilibre entre communication politique et communication humaine. La communication politique valorise l’action municipale, souvent de manière institutionnelle. Il faut au contraire que les habitants parlent d’eux-mêmes, de leur ville, de ce qui fonctionne. Cela rendrait la communication moins formelle et plus naturelle. Pour l’instant, cela fait seulement deux mois (NDLR : entretien réalisé en juillet 2025), donc j’attends de voir comment cela évolue.
Quel conseil donneriez-vous à un élu d’un autre territoire souhaitant lancer un projet similaire ?
AR : Ne pas hésiter et ne pas douter du bien que cela apporte. Les personnes qui ont travaillé dessus ont pris beaucoup de plaisir autour de cette démarche ludique et conviviale. Les agents municipaux et les habitants mobilisés ont participé activement, notamment à l’écriture des punchlines, ce qui a rendu la campagne festive.
Pour conclure, que pensez-vous que ce projet peut apporter à la société ?
AR : Une partie de la sortie du tunnel dans lequel nous sommes passe par cette volonté de ne pas seulement dire ce que les gens ont envie d’entendre, mais de mettre en lumière ce qui va bien. En équilibrant davantage les difficultés et les réussites, nous pourrions ramener un peu plus de sérénité dans la société.
Propos recueillis le 15 juillet 2025 par Valentin Nonorgue.
