Saint-Dizier (52) : la Guinguette mobile recrée du lien social en milieu rural

Cette semaine, la lettre de l’impact positif s’intéresse à la Guinguette mobile du Grand Saint-Dizier (52), une initiative aussi festive qu’efficace.

Face à la disparition des lieux de rencontre dans les campagnes, ce café itinérant part à la conquête des villages pour retisser du lien social, créer de la convivialité et valoriser les talents locaux. Pensée dès le départ comme un outil au service du vivre-ensemble, la Guinguette s’est construite en partenariat avec les maires, les associations et les habitants. Son fonctionnement souple et sa portée intercommunale en font un modèle inspirant, duplicable et peu coûteux pour les collectivités.

Découvrez notre reportage vidéo, réalisé dans le cadre du Coup de Cœur de la rédaction de Territoires Audacieux lors des Prix Territoria 2024. Un moyen de comprendre comment cette guinguette ambulante transforme durablement les villages de l’agglomération.

Pour approfondir le sujet voici une interview croisée entre Quentin Brière, président de l’Agglo du Grand Saint-Dizier ; Christiane Welti, maire de Rives Dervoises ; et Camille Sebaux, responsable innovation pour 1000 cafés.

Le lien social et l'identité commune en motifs principaux

Territoires Audacieux : D’où est venue l’idée de créer une Guinguette mobile ?

Christiane Welti : Au départ, l’idée était d’avoir un café itinérant, capable d’aller d’un village à l’autre pour créer du lien entre les habitants. Notre commune, composée de quatre villages, est étendue, et il n’était pas envisageable qu’un habitant fasse quinze kilomètres pour aller boire un verre. Mais avec seulement 1 400 habitants, ce n’était pas viable économiquement. Nous nous sommes donc rapprochés de l’agglomération, et le président a tout de suite suivi.

Quentin Brière : Dans nos soixante villages, l’une des grandes difficultés, est de recréer des occasions de rencontre. Il n’y a quasiment plus de cafés. Nous avons donc noué un partenariat avec 1000 Cafés pour proposer une formule mobile qui touche plus de monde. Cela permet à chacun des villages de revivre, ne serait-ce qu’un soir. C’est une solution souple, vivante, qui permet de faire exister physiquement et humainement l’agglomération.

TA : Quel était l’objectif initial du projet ?

CW : L’objectif était de recréer du lien social et intergénérationnel. Nous avons perdu tous nos cafés en cinquante ans. Il n’y avait plus d’occasion de se retrouver autour d’un verre. Nous voulions aussi construire une identité commune entre les villages.

QB : Pour moi, c’est très politique au sens noble du terme : lutter contre l’isolement, faire en sorte que les gens se croisent à nouveau. Moins nous nous croisons, plus nous nous divisons. Dans une société fragmentée, même en milieu rural, ce type d’événement est une nécessité sociale et démocratique.

Camille Sebaux : C’est aussi un vrai service public. Dans les communes rurales, 43 % des habitants se sentent exclus, contre 23 % en ville. Nous apportons un souffle convivial, sans prétention, mais avec un réel impact.

TA : Comment se construit une saison d’activité pour la Guinguette mobile ?

CS : L’été, nous sommes sur le terrain. L’hiver, nous faisons le bilan avec chaque élu.e et préparons la saison suivante. Cela représente un gros travail de coordination avec 70 communes, autant d’associations, et une programmation adaptée à chaque territoire. Aucun événement ne se ressemble : nous co-construisons chaque étape avec les acteurs locaux, pour que chacun s’y reconnaisse.

Entre subventions publiques, soutiens privés et recettes de la buvette

TA : Quels résultats avez-vous observés depuis le lancement ?

CW : Lors de la première saison, nous avons été très surpris. Nous avons eu en moyenne 200 personnes par soirée, même dans des villages de 50 habitants. Le côté éphémère, le fait que ce soit une date unique, crée une forme de magie. Et ça dynamise tout le village : les associations préparent les repas, organisent des jeux, des scènes ouvertes accueillent des musiciens. Tout le territoire vit autour de la guinguette.

CS : En 2023, nous avions 25 dates. Puis 40 l’année suivante, et 70 cette année. Sur les deux premières saisons, nous avons organisé plus de 60 événements, rassemblé 14 000 personnes. Nous travaillons désormais aussi avec les agglomérations de Chaumont (52) et d’Épernay (51). Le projet inspire et s’étend.

QB : Certains villages triplent leur population le temps d’une soirée ! Ce sont des moments de joie partagée. Et en tant que maire, nous ne sommes jamais aussi heureux que quand notre commune revit, même pour quelques heures.

TA : Comment la Guinguette mobile est-elle financée ?

CW : À l’échelle de la commune, nous ne finançons que l’animation musicale — entre 300 et 500 euros par soirée. Le reste est pris en charge par les associations locales. Pour l’agglomération, cela représente entre 40 000 et 50 000 euros pour toute la tournée.

CS : Nous avons un modèle mixte : subventions publiques (comme celle de l’agglomération de Saint-Dizier), soutien privé (notamment la fondation des Brasseries Kronenbourg), et notre activité de buvette qui génère un chiffre d’affaires. Cela nous permet d’intervenir même dans les plus petites communes, sans pression sur le nombre de participants.

TA : Quels sont les principaux partenaires impliqués dans ce projet ?

CW : Nous avons travaillé dès le début avec le groupe SOS 1000 cafés. Eux aussi cherchaient un territoire pour tester ce concept de café itinérant. Ils ont choisi le nôtre, parce qu’il ne s’y passait pas grand-chose. Et la collaboration a très bien fonctionné.

QB : Le succès repose sur l’implication de tous : l’agglomération, les maires, les associations. Chaque maire choisit le meilleur lieu pour accueillir la guinguette et s’implique personnellement. Les associations sont essentielles pour l’ambiance. Et nous jouons tous notre rôle de facilitateurs.

CS : Le cœur du projet, c’est de rassembler tous ces acteurs : élus, habitants, artistes, artisans. Chacun y a sa place, et c’est ce qui rend la Guinguette vivante.

TA : Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Et comment les avez-vous surmontées ?

CS : Le plus difficile, c’est la logistique : coordonner autant de communes, de dates, de partenaires. Mais nous avons mis en place un vrai dialogue avec les élu.es, une méthode agile. Chaque saison, nous améliorons notre fonctionnement grâce aux retours du terrain.

CW : Au début, ce n’était pas gagné. Il a fallu convaincre que cela pouvait marcher, que ce n’était pas juste une animation de plus. Aujourd’hui, nous voyons bien que ça a un vrai sens pour les habitants.

TA : Que représente le prix Territoria que vous avez reçu en 2024 pour cette initiative ?

QB : C’est une fierté. Nous nous sentons souvent éloignés des grandes villes. Ce prix valorise le travail collectif de tous les maires et associations, redonne de la bonne humeur et de la fierté. Et cela montre qu’en milieu rural aussi, nous pouvons être innovants.