Nice (06) : le théâtre au service de la bientraitance des seniors par le personnel
Cette semaine, votre lettre de l’impact positif met en lumière l’équipe mobile bientraitance de la ville de Nice (Alpes-Maritimes). Portée par le CCAS, l’initiative vise à questionner et à adapter les pratiques des agents du pôle Seniors et Autonomie. L’ingrédient clé : des scénettes de théâtre suivies de débats, pour aborder cette thématique avec légèreté et pédagogie.
Notre interview croisée de Cathy Herbert, directrice générale du CCAS de Nice, et de Sylvie Tounsi, directrice du pôle Seniors et Autonomie du CCAS de la Ville de Nice, détaille le dispositif de l’équipe mobile bientraitance. Un projet récompensé par le prix du jury lors du concours 2024 du Réseau Francophone des Villes Amies des Aînés. Le fruit d’une volonté politique forte et d’une mobilisation de terrain.
En préambule de l’entretien, nous vous proposons de visionner le reportage réalisé par nos équipes, en partenariat avec le RFVAA :
Mise en place du projet
À Nice, près d’un tiers de la population est âgée de 55 ans et plus. Comment cela influence-t-il votre politique publique à destination des seniors ?
Cathy Herbert : Nice est une ville vieillissante, avec un pourcentage de personnes âgées supérieur à la moyenne nationale. La Ville inscrit sa politique dans une logique de soutien, de respect et de maintien de l’autonomie, avec un axe très fort autour de la bientraitance. Cela implique un travail étroit entre la Ville et le CCAS, que nous avons vraiment souhaité renforcer ces dernières années.
I/ Nice, une ville vieillissante dans la nécessité d’agir
Qu’est-ce qui a motivé précisément le lancement du projet autour de la bientraitance ?
Sylvie Tounsi : L’enjeu, c’est que les agents qui travaillent auprès des résidents puissent les accompagner d’une façon adaptée, avec des pratiques professionnelles très humaines, qui permettent de maintenir la dignité des résidents. Peu importe leur pathologie ou leur perte d’autonomie, ils restent des personnes à part entière.
Le constat de départ, c’est que dans certaines situations du quotidien, par fatigue ou par manque de temps, les pratiques peuvent devenir mécaniques, parfois moins respectueuses, sans que cela soit volontaire. Il nous est donc apparu essentiel de soutenir nos agents et de leur donner des outils pour réfléchir à leurs pratiques afin de les ajuster ensuite.
Quel dispositif avez-vous mis en place ?
S.T. : En 2023, nous avons lancé un grand plan bientraitance sur l’ensemble de nos établissements. L’idée forte a été la création d’une équipe mobile bientraitance. Elle est composée de 16 agents volontaires de la Direction Vie des Seniors et Autonomie, qui travaillent déjà dans nos structures : responsables d’EHPAD, aides-soignants, infirmiers, animateurs, agents administratifs… Ce sont quatre équipes de quatre personnes qui interviennent dans nos EHPAD, nos résidences autonomie et notre service autonomie à domicile.
Le projet aujourd'hui
Comment fonctionne cette équipe mobile ?
S.T. : Chaque équipe intervient environ deux fois par an dans chaque établissement. Ils réunissent les agents de la structure pendant 45 minutes, pour leur proposer deux scénettes de théâtre inspirées de situations réelles. Le but est de susciter un questionnement : que ressent-on face à cette scène ? Que pourrait-on faire différemment ? Comment améliorer les pratiques professionnelles ? Ce ne sont pas des leçons, mais un espace d’échange et de responsabilisation.
II/ Prendre soin des aînés… sans faire de scènes
Pourquoi avoir choisi le théâtre comme outil de formation ?
S.T. : Le théâtre permet d’aborder des sujets sensibles de manière ludique et interactive. C’est un levier puissant pour provoquer des prises de conscience. Ce sont des agents qui s’adressent à d’autres agents, dans des scènes du quotidien. Ce format responsabilise vraiment les professionnels, les aide à prendre conscience de leur positionnement. Ce n’est pas du tout du « prémâché » : les solutions viennent d’eux. Ils réagissent, s’interrogent, proposent.
Comment avez-vous été accompagnés pour encadrer ce dispositif ?
S.T. : Nous avons travaillé avec la compagnie du Traversier, qui a formé les agents volontaires pendant trois jours. Il y a eu un vrai travail d’écriture des scénettes, de répétition et d’animation du débat. Ce n’est pas de l’improvisation. En amont, nous avons aussi créé un comité de pilotage bientraitance. À cette occasion, j’ai lancé un appel à volontaires, et une majorité des 16 agents actuels se sont immédiatement proposés.
Quel a été l’impact de ce projet sur les équipes et sur les résidents ?
S.T. : Les agents prennent davantage de recul sur leurs actions. Il y a un effet levier dans les jours et les mois qui suivent les interventions. Les pratiques deviennent plus respectueuses et plus humaines. Nous cherchons à créer une culture commune de la bientraitance dans tous les métiers : les aides-soignants, les agents d’entretien, les travailleurs sociaux, les cadres. Tout le monde est concerné, chacun à son niveau.
A-t-il été facile de convaincre les agents de s’engager dans ce dispositif ?
S.T. : Oui. Il y a eu un réel enthousiasme, une dynamique très positive. Les agents se sont mobilisés, ont appris leur texte, répété, échangé. Ce sont des volontaires motivés, et la diversité de leurs profils enrichit énormément les échanges. Il y a aussi une vraie solidarité au sein des services pour libérer les agents au bon moment et assurer les remplacements. C’est un projet très collectif.
Dupliquer le projet
Quel a été le coût de cette initiative ?
S.T. : Le coût principal, ce sont les trois jours de formation dispensés par la compagnie du Traversier, et le temps de travail des agents mobilisés. Comme le projet est mené en interne, les coûts sont raisonnables. Il n’y a en tout cas rien d’insurmontable. La preuve : nous l’avons fait.
III/ Reconnaissance, défis logistiques et avenir du dispositif
Pourquoi ce type d’initiative n’est-il pas plus largement répandu ?
C.H. : Il faut une vraie volonté politique. Il faut aussi avoir l’humilité de reconnaître que même en essayant de bien faire, certaines situations peuvent poser problème. C’est un enjeu de gestion des risques et d’amélioration continue. Et ce, du président du CCAS jusqu’aux agents de terrain.
Vous avez récemment été primés par le RFVAA pour ce projet. Que représente cette récompense ?
C.H. : Ce prix, remis en présence de notre maire Christian Estrosi, est un signe fort de reconnaissance pour les agents. Il montre que leur travail est vu, apprécié et soutenu. Il nous donne aussi une légitimité supplémentaire tout en nous obligeant à poursuivre dans cette voie. Nous avons encore beaucoup à faire.
Quels sont les principaux obstacles que vous rencontrez dans la gestion du dispositif ?
S.T. : Le plus compliqué, c’est l’organisation des interventions : il faut libérer les soignants, coordonner les plannings et trouver les bons créneaux. Mais avec l’implication de chacun, on y arrive. Pour la suite, nous voulons continuer à écrire de nouvelles scénettes, explorer d’autres thématiques. La formation initiale a été essentielle, et c’est un point à ne pas négliger si d’autres territoires veulent reproduire ce modèle.
Justement, quels conseils donneriez-vous à d’autres collectivités qui souhaiteraient se lancer ?
S.T. : Il faut une impulsion forte au départ, une équipe de direction convaincue et motivée. Il faut aussi que ce soit basé sur le volontariat. Personne ne doit être forcé. Ensuite, une formation de qualité, c’est la clé. Et puis il faut faire confiance aux agents. Ils sont capables de faire des choses formidables.
C.H. : Je pense aussi que la synergie entre la Ville et le CCAS est essentielle. Nous devons continuer à porter ces sujets avec force, car ils sont au cœur de la dignité que nous devons à nos aînés.
