Cette semaine, la lettre de l’impact positif s’intéresse à l’expérimentation « Villages du Futur » en Bourgogne-Franche-Comté. Pendant deux ans, neuf villages ont esquissé, avec leurs habitants, un futur à leur image. Une démarche inédite portée par la Région, mêlant ingénierie territoriale, participation citoyenne et imagination collective. Récit d’un laboratoire rural pas comme les autres.
L’initiative a reçu le Territoria Or en 2023 dans la catégorie Gouvernance.
L’origine de l’expérimentation Villages du Futur remonte à 2012-2013, dans l’ancienne région Bourgogne, où un premier projet pilote avait été lancé. “À l’époque, cette expérimentation n’avait pas donné lieu à une suite opérationnelle concrète. En revanche, le territoire du Morvan s’en est saisi, a repris cette idée et l’a traduite en projet de territoire, notamment autour de la participation citoyenne”, raconte Sylvain Riffard, directeur adjoint de l’Aménagement du Territoire de la région Bourgogne-Franche-Comté.
Après la fusion des régions, la nouvelle majorité s’interroge : comment continuer à accompagner des petites communes rurales parfois isolées mais dynamiques ? “La région déployait déjà des outils, via les parcs naturels régionaux ou les pays”, précise Sylvain Riffard. Mais pas d’intervention directe à l’échelle communale. D’où cette réflexion : comment mieux les accompagner dans leurs dynamiques de projet ?
Une sélection fine, sur la base du volontariat
En 2020, la Région lance un appel à candidatures ciblé, ouvert aux 3 800 communes de moins de 3 500 habitants, mais sans communication massive. “Nous voulions un accompagnement approfondi pour chaque commune sélectionnée, ce qui limitait nécessairement le nombre de participants à 10 ou 12 villages. C’est pourquoi nous avons opté pour un appel à candidatures à la fois ouvert… et maîtrisé. On a préféré passer par des relais territoriaux comme les parcs, les pays ou les associations de maires. L’idée était de diffuser un signal faible, pour que seules les communes vraiment volontaires se manifestent”, explique Sylvain Riffard.
Au final, neuf communes avaient été retenues : Chatel-Censoir, Alise Sainte Reine, Domblans, Touillon et Loutelet, Mancey, Donzy, Loulous Verchamps, Lachapelle sous Rougemont, premiers sapins. Chacune a été accompagnée durant plus de deux ans, à travers un parcours en trois étapes : immersion, projection et action.
Un parcours co-construit avec des équipes d’ingénierie
La Région recrute cinq équipes d’ingénierie pluridisciplinaires, issues d’un marché public original, associant urbanistes, sociologues, architectes, animateurs, artistes ou chercheurs. “On voulait construire la méthode avec les prestataires. Cela a permis de tester plusieurs approches selon les villages”, détaille le directeur adjoint de l’Aménagement du Territoire de la région Bourgogne-Franche-Comté.
Chaque équipe a suivi une ou deux communes, adaptant son accompagnement aux besoins locaux : des ateliers créatifs, des balades sensibles, des diagnostics partagés ou des mises en récit collectives ont été déployés.
→ Retour sur les temps forts de l’expérimentation dans les villages
La participation citoyenne au cœur de l’expérimentation
Les résultats sont hétérogènes, mais parfois puissants. Dans une commune, la maire arrive avec une page blanche, mais une volonté claire : mobiliser ses habitants autrement. Ils étaient très présents dans la vie festive, mais absents de la vie citoyenne. À la fin, ils ont mis en place une instance citoyenne permanente, et un projet d’aménagement d’un lieu collectif, conçu avec les habitants, dont les enfants. “Et surtout, une fois notre appui terminé, la commune a poursuivi seule”, précise Sylvain Riffard.
Dans un autre village, un sujet que la municipalité considérait comme prioritaire (un bâtiment public) a été complètement ignoré par les habitants. À la place, c’est la question de la traversée routière qui s’est imposée. “L’équipe d’appui a proposé un faux procès, une mise en scène symbolique. C’était risqué, mais ça a débloqué des choses”, se remémore Sylvain Riffard.
Il rappelle que le postulat de la démarche était d’aller au-delà de la simple information ou concertation des habitants, pour s’orienter vers une participation plus active, “voire une codécision ». C’est un processus complexe, qui nécessite du temps et un travail d’appropriation. Souvent, dans les conseils municipaux, la notion même de participation citoyenne n’est pas clairement partagée. Les élus ont une envie de tester, mais manquent parfois d’outils et de repères. C’est une des raisons qui a poussé les communes à rejoindre l’expérimentation Villages du futur : pour apprendre, essayer et progresser ensemble.
L’objectif était donc d’expérimenter et de construire chemin faisant pour pouvoir changer de direction si besoin. Cependant, le directeur adjoint de l’Aménagement du Territoire note un point d’attention important : s’assurer de partager un cadre clair. Notamment entre les équipes locales et les prestataires techniques.
“On utilise les mêmes mots, mais on ne met pas toujours les mêmes choses derrière. Il faut prendre le temps de se demander : Qu’est-ce qu’on entend par participation ? Est-ce qu’on parle vraiment de la même chose ? Est-ce qu’on partage un langage commun ? Ce sont des étapes qu’on a parfois tendance à balayer un peu trop vite, parce qu’on veut passer à du concret”, souligne Sylvain Riffard.
Vers un réseau des « ruralités positives »
Avec un coût de 600 000 euros, entièrement pris en charge par la Région, et environ 75 000 à 95 000 euros d’accompagnement par commune, Villages du Futur représente un investissement élevé.
Aujourd’hui, aucune “phase 2” n’est prévue. La prochaine étape pourrait être la mise en place d’un réseau de communes engagées dans des transitions locales, pour favoriser le partage entre pairs. “Quand des élus parlent à d’autres élus, ça change tout. On veut créer les conditions de cette dynamique, sans l’animer nous-mêmes”, détaille Sylvain Riffard.
Le réseau serait autoporté et animé par des élus moteurs. “Aujourd’hui, il n’existe pas d’espace de partage sur la relation aux habitants, la participation et la transition. Les réseaux actuels sont très techniques ou institutionnels.”
Au-delà des résultats locaux, l’expérimentation a aussi transformé la Région. “Cela nous a obligés à repenser notre manière d’accompagner. À sortir du “top-down” et à faire de la place à l’incertitude”, conclut Sylvain Riffard.
Lea Tramontin
