« Il ne faut jamais renoncer à expérimenter, à tenter, à avoir un peu d’audace »

©ArnaudTinel

Lors de la 10ème édition du LH Forum au Havre, nous avons proposé à deux maires engagés en faveur de la Vallée de la Seine une interview croisée. Édouard Philippe (Le Havre) et Nicolas Mayer-Rossignol (Rouen) se sont prêtés au jeu. L’occasion d’évoquer leurs idées du développement de l’axe seine mais aussi de préciser leurs visions du rôle des collectivités locales dans la transition et l’expérimentation.

Vous pouvez également retrouver l’interview croisée en format podcast :

La Vallée de la Seine est-elle l’occasion d’avoir un point commun entre vos territoires ?

©ArnaudTinel

Nicolas Mayer-Rossignol : Ce n’est pas une occasion. C’est une réalité géographique. Économique aussi quand on regarde les flux. J’ai coutume de dire que la Seine, c’est notre lieu et notre lien.

Édouard Philippe : C’est tout à fait exact. Nous avons une réalité commune, des intérêts communs et une proximité évidente. Si nous travaillons ensemble, en confiance, en voyant loin, nous sommes capables d’obtenir des résultats. C’est ce qui s’est imposé depuis un peu plus d’une dizaine d’années. Parfois avec l’audace de ceux qui se sont lancés dans cette démarche et parfois avec les hésitations qu’ils vivaient compte tenu de leurs relations passées. Mais aujourd’hui, que ce soit à Paris, Rouen ou Le Havre, il y a un très grand niveau de confiance et une très grande volonté d’avancer ensemble.

L’axe Seine est un lieu où l’on développe des projets ? Ou la voyez-vous comme un avantage au niveau du transport ?

Nicolas Mayer-Rossignol : C’est tout cela à la fois. Si on se place en essayant d’avoir une vision pour le territoire, c’est un projet d’intérêt national et européen. C’est important de le dire. Nous sommes des élus locaux, mais en toute honnêteté, je ne défends pas Rouen. Je défends la France, l’Union Européenne et la Vallée de la Seine comme porte d’entrée et de sortie pour toute l’Europe. C’est un sujet majeur, pas juste celui de quelques territoires. C’est formidable. C’est un endroit, ou peut-être plus qu’ailleurs, on peut construire l’Histoire. Celle avec un grand H. L’histoire d’une résilience économique. On a un territoire qui a contribué à la construction de la France d’après-guerre, l’industrie carbonée, l’industrie lourde, création d’emplois et de valeur ajoutée. Il y a une difficulté aujourd’hui dans la mondialisation et puis les enjeux écologiques. Qu’est-ce que l’on fait ? On regarde le train passer ou on essaye de prendre notre destin en main en faisant non pas de la relance à l’ancienne mais du judo. Nous prenons nos faiblesses et nous en faisons des opportunités. Nous avons un territoire carboné ? Nous devenons un champion de la décarbonation. Nous avons un territoire avec de l’industrie ? Nous devenons un champion de la réindustrialisation sur les technologies d’avenir. Les mobilités décarbonées, l’éolien en mer, les énergies renouvelables, l’automobile du futur… Les choses changent à une vitesse folle et heureusement car l’impératif écologique évolue à la même vitesse. Nous sommes dans la construction d’un des territoires les plus exemplaires sur la façon, non pas d’opposer mais plutôt de concilier, et même plus, de rendre synergique l’impératif écologique.

©ArnaudTinel

Édouard Philippe : Nous développons des projets industriels, portuaires ou urbains. Des projets environnementaux, de la renaturation de certains espaces. En réalité, la Vallée de la Seine est une bonne échelle. Ce sont 200 kilomètres avec une présence urbaine très forte, avec une présence d’espaces naturels remarquables, avec des enjeux nationaux. On rencontre souvent avec Nicolas Mayer-Rossignol et Anne Hidalgo des gens qui viennent nous dire qu’ils ont envie de s’installer ici. D’abord car nous sommes sur une grande route mondiale à travers la présence des ports, mais aussi car il y a l’échelle qui leur permet de tester de nouveaux procédés industriels ou de nouvelles façons de distribuer la marchandise. Bien sûr que c’est un territoire de projets. Mais cela doit aussi être, et Nicolas le dit souvent, un territoire de projets culturels. L’impressionnisme, il y a 150 ans, est né dans la vallée de la Seine. Au Havre avec Monet, à Rouen aussi avec bien d’autres à Giverny. Nous devons continuer à montrer que nous sommes une terre de création culturelle. Pas simplement une terre de production, nous sommes très fiers de l’être, mais aussi une terre de création. Nous devons nous obliger à regarder l’axe Seine comme un territoire de vie commune, comme un territoire plein de promesses et d’opportunités, pas simplement comme des territoires morcelés qui se succéderaient au grès des méandres du fleuve.

Vous semblez tous les deux vouloir positionner le territoire comme un pionnier dans le domaine de la transition…

Nicolas Mayer-Rossignol : C’est un impératif. Il faut le reconnaître, j’appartiens à une famille politique (Parti socialiste) qui a longtemps sous-estimé cet enjeu. Aujourd’hui, c’est quelque chose qui est au cœur de la réflexion de l’ensemble des partis et tant mieux. C’est au cœur des attentes de nos concitoyens. Je voudrais insister sur le fait que nous n’avons pas le temps. L’engagement de la France, c’est une réduction de 55% de la production de gaz à effet de serre d’ici 2030. C’est demain ! Si je divise par neuf, cela fait 6% par an, au moins ! Baissez votre consommation individuelle de 6% par an, vous allez voir ce que ça veut dire comme changement de comportement. Et on ne parle pas que de l’industrie. On parle des citoyens et de l’ensemble de l’écosystème. Face à ça, on peut être soit saisi d’effroi, soit faire l’autruche, soit, et c’est ce que nous faisons ici, essayer d’être à la hauteur du challenge. Nous devons faire de l’écologie un instrument de compétitivité. Quand vous écoutez ceux qui dirigent les ports, Haropa, le coeur de leur stratégie, c’est la décarbonation. Il y a dix ans, personne n’aurait dit ça ! Nous nous battons face à Anvers, Rotterdam, ou aux ports asiatiques. C’est un enjeu qui nous dépasse. Je voudrais insister sur un point : les pouvoirs publics ne peuvent pas tout. On peut engager de l’investissement. C’est ce que l’on fait. On peut incarner et porter. C’est ce que l’on fait. Mais la mesure des défis qui sont à l’œuvre aujourd’hui, notamment sur le changement climatique, ce n’est pas avec l’argent public que vous serez à cette hauteur-là. Nous avons besoin des investissements économiques et industriels. C’est ce que font nos industriels, y compris par des logiques de marchés car leurs clients leur demandent. Si on prend l’exemple de l’industrie agro-alimentaire, très présente chez nous, elle sait que leurs clients regardent l’empreinte carbone des produits qu’ils achètent. Cela a évidemment des impacts sur la chaîne logistique et au niveau de la production. L’engagement privé est très important, comme l’engagement associatif. On peut en faire soit une contrainte soit un geste, une forme presque poétique de transformation d’un territoire. Dans un sens extrêmement positif, jusque dans les conséquences urbanistiques. Comment fait-on, et à Rouen je peux vous dire que c’est un sujet, pour faire co-exister l’industrie, le logement, les espaces naturels dans un environnement où l’on nous demande de moins nous étaler ? C’est une nouvelle façon d’organiser le territoire qui s’invente ici. C’est tout de même formidable d’inventer tout cela.

Édouard Philippe, vous partagez ce point de vue ? Vous qui sortez d’un mandat national, on se sent plus utile en tant que maire ou à l’échelle nationale pour agir en faveur de la transition ?

On essaye d’être utile là où l’on est. Ce serait absurde de dire qu’il y en a un qui est plus utile que l’autre. Le pouvoir politique national, celui local et les citoyens ont partout un rôle à jouer dans la matière. La différence, c’est qu’au niveau local, il y a plus de concret. Cela ne veut pas dire qu’il est plus noble, ni plus facile ou difficile d’ailleurs. Cela veut dire que l’on voit mieux ce que l’on fait. Les résultats de ce que l’on fait et les implications. On voit aussi mieux les difficultés d’une certaine façon. Bref, on est plus près. Et quand on est plus près, cela présente beaucoup, beaucoup d’avantages. Mais aussi des limites. Je n’opposerais pas du tout les deux rôles. Tous les Français savent que la transition est aujourd’hui indispensable. Ils essaient de trouver des solutions, qui sont à la fois efficaces et acceptables. C’est difficile car parfois on sait que c’est efficace mais c’est peu accepté. Et parfois c’est très acceptable mais pas efficace. Il y a dans cette tension entre l’acceptabilité et l’efficacité, un exercice qui est difficile. Nous essayons au Havre, comme un peu partout en France, avec parfois des succès et on s’en réjouit. Et parfois des déceptions. Et quand on rencontre des déceptions, on ne se résigne pas et on recommence.

Comment est-ce que vos territoires sont des territoires d’expérimentations ?

Édouard Philippe : C’est une philosophie. C’est une possibilité de dire : on essaye puis on verra. C’est un état d’esprit, pas simplement de l’équipe municipale qui gère la ville mais plutôt du territoire. Au Havre, nous avons je crois une assez bonne aptitude à essayer des solutions puis à les corriger si elles ne fonctionnent pas comme on les imaginait. Parfois même à y mettre un terme quand c’est nécessaire. Mais je crois que dans la vie en général, mais pour la vie politique en particulier, il ne faut jamais renoncer à expérimenter, à tenter, à avoir un peu d’audace. C’est Danton qui disait cela. « De l’audace, de l’audace… ». Il avait raison.

Interview réalisée par Baptiste Gapenne

Pour prolonger l’interview de Territoires Audacieux, vous pouvez retrouver les interventions d’Édouard Philippe et Nicolas Mayer-Rossignol lors du LH Forum dans la vidéo ci-dessous.