Lire en Bastides, un festival où la culture est émancipatrice
Les 26, 27 et 28 septembre 2025, le festival Lire en Bastides investit la place de la Halle à Lalinde pour faire la part belle à la littérature et, plus largement, à la culture en milieu rural.
Des auteurs sillonnent les écoles du territoire pour sensibiliser les jeunes publics à l’importance de la littérature. L’organisation tient aussi à intégrer des publics “oubliés” autour de l’amour des mots, véritable vecteur d’émancipation et d’ouverture d’esprit.
Découverte de l’événement avec Michelle Pennec-Peyrie, de l’association Lire et Relire.
Présentez-nous le festival Lire en Bastides. Quel en est le concept de base ?
Le festival Lire en Bastides est né en 2016, d’une idée lancée à la librairie Grain de Lire de Sabine Agraffel à Lalinde. Au départ, il s’agissait presque d’une boutade : « et si on faisait un festival ? ». Très vite, l’idée a séduit, car elle répondait à une vraie attente sur ce territoire rural où l’offre culturelle est limitée.
Avec l’appui des élus locaux, l’association Lire et Relire a été créée et la première édition a vu le jour en 2017, avec pour parrain l’écrivain Pierre Lemaitre. Le festival s’est installé durablement à Lalinde, sur la place de la Halle, et repose sur un principe : inviter chaque année un parrain pour la littérature adulte et un parrain pour la jeunesse.
Comment le festival s’est-il développé ?
Au fil des années, le festival a gagné en ampleur. Il s’adresse à tous les publics, en particulier aux enfants et adolescents grâce à un pôle jeunesse et un pôle ados, avec des auteurs accueillis dans les écoles et collèges du territoire, parfois même au-delà du département. Des pôles complémentaires se sont ajoutés : littérature générale, bande dessinée (avec une édition parallèle au Buisson-de-Cadouin) et débats autour de thèmes variés comme l’intelligence artificielle ou le fait divers.
Le festival s’appuie fortement sur un réseau de bénévoles et d’habitants qui hébergent les auteurs, ainsi que sur les enseignants, bibliothécaires et médiathécaires impliqués.
Quel est le programme de l’édition 2025 ?
L’édition 2025 aura lieu du 26 au 28 septembre.
Nous organisons des rencontres avec des auteurs dans les écoles et collèges, des ateliers créatifs (illustration, pop-up, modelage), un spectacle jeune public (C’est toujours la faute du loup). Nous recevons le club manga du lycée Maine de Biran, de Bergerac, qui répondra aux questions du public à propos de ses méthodes de travail. Nous mobilisons aussi les jeunes locaux qui animeront des quiz, des blind tests ou encore un défilé cosplay.
Du côté adultes, il y aura des tables rondes sur l’inspiration romanesque et la place du réel dans la fiction, des conférences et des débats. Le parrain sera Laurent Petitmangin, auteur de Ce qu’il faut de nuit, adapté au cinéma, qui viendra présenter le film tiré de son livre. Pour la jeunesse, le parrain sera Gérard Moncomble.
Une soirée sera consacrée à l’auteur Pierre Gontier, avec un spectacle et des lectures.
Enfin, nous n’oublions pas les publics empêchés. Des auteurs interviendront en maison de retraite et en centre de détention. Nous affrétons aussi des navettes qui permettront aux résidents des maisons de retraite avoisinantes d’assister à certaines conférences et tables rondes du festival.
Lire pour s’éduquer et s’émanciper
En quoi la littérature est-elle essentielle pour les jeunes ?
La lecture permet d’apprendre à penser par soi-même. Un livre ouvre l’imagination, stimule la curiosité et offre un voyage intérieur. Dès le plus jeune âge, il est important de laisser les enfants choisir librement leurs lectures, même si elles ne sont pas toujours adaptées à leur âge. Pour les adolescents, souvent happés par d’autres centres d’intérêt, le manga joue un rôle majeur : il attire, fédère et redonne le goût de lire. Le festival s’appuie sur cette dynamique pour maintenir le lien entre les jeunes et la lecture.
Qui sont les publics “oubliés” dont vous parlez ? En quoi lire revêt-il de l’émancipation pour eux ?
Il s’agit des personnes âgées en EHPAD et des personnes détenues. Ces publics vivent dans des environnements contraints, parfois marqués par l’isolement. Le livre devient alors une échappée, une ouverture vers d’autres mondes. Lorsqu’ils ne peuvent plus lire eux-mêmes, la lecture à voix haute permet d’échanger sur leurs souvenirs, leurs goûts, et de recréer du lien. C’est une manière de briser l’enfermement, d’offrir un espace d’émancipation et de liberté.
Comment faire pour attirer des invités de marque ?
Le réseau joue un rôle déterminant. Les bénévoles, dont certains sont libraires ou éditeurs, mobilisent leurs contacts. Le prix du Livre Pourpre, créé dès 2010, a permis de tisser des liens avec de nombreux auteurs, qui reviennent ensuite volontiers. Enfin, beaucoup d’écrivains apprécient l’idée de rencontrer un public différent, loin des grandes villes, et se laissent séduire par le cadre rural et l’accueil chaleureux.
Quels sont les moyens humains et financiers de la structure organisatrice ?
Le festival repose sur la participation de bénévoles qui assurent la logistique, l’accueil et l’hébergement des auteurs, souvent chez l’habitant. Sur le plan financier, le budget avoisine les 26 000 à 27 000 euros par an. Les auteurs sont rémunérés selon la charte de l’auteur, leurs interventions étant considérées comme un véritable travail. Les financements proviennent principalement de la mairie de Lalinde, de la communauté de communes Bastides Dordogne-Périgord, du département, de la région, de la DRAC et de la SOFIA.
Qui sont les partenaires de votre festival ?
Le festival associe de nombreux partenaires locaux. Les restaurants et commerces de Lalinde bénéficient de retombées économiques et apparaissent dans le programme. Le cinéma municipal du Buisson-de-Cadouin est partenaire du pôle BD. L’AJMR (Association des Jeunes en Milieu Rural) propose des animations artistiques et met en avant des activités accessibles aux familles et aux publics les moins aisés financièrement. Des établissements scolaires et médiathèques de plusieurs communes participent, au-delà même du Grand Bergeracois.
Lire… et être lu : le défi de la visibilité médiatique
En 2025, quels sont les grands défis que représente l’organisation d’un festival culturel en Grand Bergeracois ?
Le principal défi reste la visibilité médiatique. En milieu rural, il est difficile d’intéresser la presse locale à un événement culturel, alors même que celui-ci a des retombées économiques indirectes pour le territoire. Convaincre les médias de l’importance de la culture demeure un enjeu central.
Un autre défi est de maintenir le soutien politique et financier, notamment à l’approche des élections municipales. Sans appui des collectivités, le festival ne pourrait perdurer.
Avec quels acteurs voisins créez-vous des ponts ?
Outre les restaurants et commerces locaux, le festival collabore avec des structures culturelles (cinéma, médiathèques), des associations (JMR), ainsi que des établissements scolaires hors département, comme à Castillonnès. Il essaime ainsi sur l’ensemble du territoire rural, en créant un réseau vivant et solidaire.
Aujourd’hui, de quoi avez-vous besoin pour pérenniser la présence du festival ?
L’objectif est de consolider l’existant et de développer le nouveau rendez-vous autour de la BD au Buisson, lancé en 2024. Pour cela, il faut assurer un soutien politique durable, quelle que soit l’issue des élections. En 2025, Lire en Bastides fêtera ses 10 ans : l’ambition est de marquer cet anniversaire par un événement spécial, peut-être une résidence d’auteur, tout en continuant à être reconnu comme un lieu de lien, d’émancipation et de convivialité par la lecture.
Comment le public local perçoit-il aujourd’hui le festival ?
Aujourd’hui, le festival est devenu un rendez-vous incontournable de la rentrée culturelle en Dordogne. Chaque année, la fin septembre à Lalinde est vécue comme un moment d’effervescence culturelle. Les habitants attendent ce rendez-vous, participent activement en tant que bénévoles, hébergeurs, ou tout simplement spectateurs. Beaucoup d’auteurs ont souligné l’accueil exceptionnel et la convivialité, ce qui contribue à la réputation du festival.
Le festival tente-t-il d’essaimer au-delà du territoire des Bastides ?
Nous avons commencé modestement, mais aujourd’hui le festival dépasse les frontières du Grand Bergeracois. Nous travaillons avec des collèges hors Dordogne, comme celui de Castillonnès (Lot), et accueillons des auteurs venus de Paris ou d’ailleurs. C’est une manière de montrer que même en milieu rural, on peut créer un événement de portée plus large, qui attire et fait dialoguer des publics différents.
Quelle est la particularité de l’accueil réservé aux auteurs ?
Leur séjour est pensé comme une immersion conviviale. Ils sont hébergés chez l’habitant, invités à découvrir le territoire, et bénéficient de cadeaux symboliques – comme du papier de la Rouzique ou une bouteille de vin du Périgord Pourpre. C’est une façon de valoriser notre identité locale tout en reconnaissant leur travail : leurs interventions sont rémunérées, et ils repartent avec le sentiment d’avoir participé à un vrai moment de partage.
Propos recueillis le 9 septembre, par Valentin Nonorgue.

