Économie sociale et solidaire (ESS) en Grand Bergeracois : entre effervescence et fragilité
Dans le Grand Bergeracois, l’économie sociale et solidaire (ESS) s’incarne dans des lieux, des projets et des trajectoires humaines, portés par des acteurs associatifs, coopératifs et publics qui composent avec les réalités économiques, sociales et politiques du territoire.
Un état des lieux à la fois dynamique et fragile de l’ESS locale se dessine à travers les regards croisés de Kamel Dembri, directeur de La Fab’Coop, Stéphane Corthier, membre du tiers-lieu Au Quai des Possibles au Buisson-de-Cadouin, et Cyril Goubie, vice-président de la Communauté d’Agglomération Bergeracoise (CAB) en charge de l’Insertion et de l’Emploi.
Les échanges ont été enregistrés lors de la séance de ciné-débat autour des reportages du média Grand Bergeracois Audacieux, le 6 décembre dernier, au cinéma du Buisson-de-Cadouin.
L’ESS au quotidien : une réalité de terrain plurielle à faire vivre
En Grand Bergeracois, l’ESS s’appuie sur un tissu dense de structures, souvent anciennes, parfois méconnues, qui répondent à des besoins non couverts par l’économie classique. Kamel Dembri rappelle que le Grand Bergeracois se distingue à l’échelle départementale par le poids de ces acteurs. « Sur le territoire, on est à près de 25 % des emplois privés dans l’ESS, contre environ 14 % à l’échelle de la Dordogne », souligne-t-il, évoquant la présence de grands acteurs du médico-social et d’une multitude d’associations, de coopératives et de tiers-lieux.
Au sein des zones à dominante rurale, Stéphane Corthier décrit une réalité différente mais complémentaire. Au Buisson-de-Cadouin, la création du tiers-lieu Au Quai des Possibles est née d’un sentiment de délaissement. « On est parti d’un constat simple : beaucoup de dispositifs existent à Bergerac ou à Périgueux, mais pour nous, ici, c’était souvent perçu comme loin, presque inaccessible. Le sud du Périgord était parfois considéré comme une zone blanche », explique-t-il. Le tiers-lieu s’est ainsi construit comme un pôle collaboratif de proximité, au service des porteurs de projets, de l’entrepreneuriat local et du développement économique.
Du côté des collectivités, Cyril Goubie rappelle que l’ESS constitue un pan à part entière de l’économie territoriale. « La compétence numéro un des intercommunalités, c’est l’économie. L’ESS en fait partie, au même titre que les autres formes d’activités », insiste-t-il, citant des structures emblématiques implantées sur le territoire. On y retrouve par exemple la Fondation John Bost ou les Papillons Blancs. Pour l’élu, l’ESS n’est pas marginale, mais pleinement intégrée aux enjeux d’emploi et d’insertion.
Soutenir l’ESS sans diriger : le rôle délicat des collectivités
Le développement des initiatives locales repose en grande partie sur la capacité des acteurs à coopérer avec les collectivités. Un équilibre parfois délicat, entre soutien public et autonomie des projets. Kamel Dembri insiste sur la fonction d’animation et de mise en réseau assurée par La Fab’Coop, pôle territorial de coopération économique implanté au Bahut des Transitions à Bergerac. « Le rôle d’un PTCE, c’est de réunir autour de la table des acteurs publics et privés qui, autrement, ne se parleraient pas forcément », explique-t-il, avançant le cas des coopérations mises en place autour de la gestion des biodéchets ou de l’économie circulaire.
Pour Cyril Goubie, la collectivité a avant tout un rôle de facilitateur. « Nous donnons des moyens, mettons à disposition des sites et accompagnons. Mais ensuite, il faut que les structures elles-mêmes créent des synergies et travaillent ensemble », affirme-t-il. La CAB organise notamment la reconversion de l’ancien site militaire de l’ESCAT, destiné à accueillir des activités économiques, dont certains projets relèvent de l’ESS. Il rappelle toutefois les contraintes inhérentes à l’action publique : procédures administratives, arbitrages budgétaires, temporalité longue des décisions.
Un processus souvent lent, qui peut entrer en tension avec l’urgence vécue par les acteurs de terrain. Stéphane Corthier souligne ainsi l’importance du dialogue avec les élus locaux, en particulier dans les petites communes. L’association Au Quai des Possibles intègre la municipalité du Buisson-de-Cadouin à sa gouvernance. « Le fait que des élus soient impliqués permet d’avancer plus vite et d’éviter certaines incompréhensions », observe-t-il. Selon lui, la proximité géographique et relationnelle est un atout majeur pour expérimenter des formes de coopération adaptées aux réalités locales.
L’ESS et ses freins : modèles économiques fragiles et déséquilibres structurels
Malgré son dynamisme, l’ESS reste confrontée à de nombreux obstacles en Grand Bergeracois. D’abord, la question du financement et de la pérennité des emplois. Kamel Dembri ne cache pas ses inquiétudes face à la baisse des soutiens publics. « Aujourd’hui, les acteurs de l’ESS inventent des solutions, répondent à des besoins sociaux et environnementaux. Mais derrière, ils n’ont pas toujours les moyens de sécuriser leurs emplois », alerte-t-il, pointant des situations de trésorerie tendues, y compris au sein de structures pourtant reconnues.
Autre point de tension : la concurrence avec les grands groupes économiques installés sur le territoire. À propos de la collecte des biodéchets, Kamel Dembri dénonce un rapport de force déséquilibré. « Les acteurs locaux défrichent, innovent, expérimentent. Et ensuite, quand le modèle commence à fonctionner, de grands opérateurs arrivent avec des moyens sans commune mesure et phagocytent le marché », regrette-t-il. Une situation qui interroge, selon lui, la reconnaissance réelle de l’utilité sociale produite par l’ESS.
Du côté des tiers-lieux, la question du modèle économique reste centrale. Stéphane Corthier évoque un objectif d’autonomie financière à moyen terme, sans en minimiser la difficulté. « L’autofinancement est un cap, mais il ne faut pas se raconter d’histoires : sur des territoires ruraux, sans soutien public, beaucoup de projets ne tiendraient pas », estime-t-il. Il plaide pour une reconnaissance plus claire de l’ESS comme levier de développement local, au-delà des seuls critères de rentabilité.
Pour Cyril Goubie, certains freins dépassent largement le cadre de l’ESS. Le logement, par exemple, constitue un enjeu majeur pour l’insertion et l’emploi. « On peut accompagner des personnes vers l’emploi, mais s’il n’y a pas de solution de logement derrière, tout se complique », souligne-t-il.
Une dynamique à consolider sur le temps long
Un constat partagé émerge de ces échanges : l’économie sociale et solidaire en Grand Bergeracois est riche de ses initiatives et de ses acteurs. Mais elle reste fragile, dépendante de choix politiques, de coopérations effectives et de financements souvent incertains. Entre innovation sociale, contraintes économiques et attentes citoyennes, l’ESS apparaît comme un chantier permanent. Lequel nécessite un engagement collectif à long terme.
Comme le conclut Kamel Dembri, « l’ESS invente des solutions que personne d’autre n’invente ». Pour les acteurs du territoire, le défi est ainsi d’inscrire ces solutions dans la durée.
Article écrit et débat animé par Valentin Nonorgue.

