Vigneron à Pomport, Anthony Castaing : “Limiter les dégâts par l’effort collectif”
À Pomport, village de 700 habitants dont il est maire en Grand Bergeracois, Anthony Castaing est gérant de deux exploitations viticoles pour un total de 90 hectares.
La période étant ardue, ce vigneron tente de limiter les dégâts causés par les aléas climatiques tout en diversifiant ses sources de revenus. Objectif : être le moins dépendant possible à l’activité liée au vin.
Grand Bergeracois Audacieux : Vous êtes vigneron et élu dans le Grand Bergeracois. Comment décririez-vous ce territoire, ses forces et ses faiblesses ?
Anthony Castaing : Le Grand Bergeracois est bien situé, entre deux pôles touristiques majeurs : le Sarladais et Bordeaux. Je trouve que le territoire commence à se réveiller, notamment grâce à l’écho qu’il peut y avoir dans le domaine culturel. Certaines dynamiques se développent, y compris dans l’agriculture.
Mais il y a aussi des faiblesses. Bergerac a du mal à s’imposer comme un centre touristique fort par lui-même. Il y a un manque d’attractivité autonome. Par ailleurs, notre viticulture, qui est pourtant la première économie locale, traverse une période très compliquée.
GBA : Justement, en tant que vigneron, dans quel état est votre activité aujourd’hui ?
AC : On est dans une situation tendue. Les coûts de revient sont très élevés, et en face, on a une difficulté réelle à valoriser le vin, notamment le vin bio. Les consommateurs disent vouloir du vin respectueux de l’environnement, mais au moment de l’achat, le critère principal reste le prix. Il y a une vraie dissonance entre le discours et l’acte d’achat.
Aujourd’hui, les modes de production ne sont pas assez valorisés économiquement, et c’est un vrai problème.
GBA : Le changement climatique, vous le ressentez comment dans vos vignes ?
AC : On le voit très concrètement. Par exemple, la grêle est devenue un fléau récurrent. Il y a quelques jours encore, un orage a fait d’énormes dégâts à Belvès. Ce type d’événement, très localisé, peut détruire une récolte sur une parcelle et laisser intacte une autre à 50 mètres.
Le plus dur, c’est l’incertitude : comment gérer une exploitation quand on peut perdre une année entière de production en quelques minutes ? C’est très dur psychologiquement et économiquement. Et ça se voit dans les chiffres : les rendements à l’hectare sont de plus en plus faibles. Une année qu’on considérait mauvaise il y a quelques décennies serait presque une bonne année aujourd’hui.
GBA : Vous parliez même de vous sentir « maudit ». C’est à ce point ?
AC : On enchaîne les coups durs : gel, grêle, maladies… Et quand c’est votre parcelle qui est touchée, c’est compliqué de ne pas y voir une sorte d’acharnement. Le climat devient une loterie. On a l’impression que la chance tourne toujours du mauvais côté.
GBA : Vous avez mis en place des solutions pour limiter ces dégâts climatiques ?
AC : Oui. Il y a un système collectif de lutte contre la grêle dans le Bergeracois. Il repose sur des cheminées à iodure d’argent, qui ensemencent les nuages pour réduire la taille des grêlons. Le principe, c’est de favoriser la formation de petits grêlons qui vont fondre plus facilement en tombant, ce qui limite les dégâts au sol.
Ce système fonctionne grâce à un maillage de stations sur le territoire. Dès qu’un risque d’orage dépasse 30 %, on déclenche l’ensemencement. C’est un effort collectif entre producteurs.
GBA : Et une fois les dégâts subis, comment vous relevez-vous économiquement ?
AC : C’est compliqué. Le système d’assurance est basé sur une moyenne de plusieurs années. Si vous avez plusieurs mauvaises récoltes d’affilée, cette moyenne reste basse, donc l’assurance vous indemnise très peu.
Et côté aides publiques, c’est très lent. On entend parler d’interventions de l’État, mais dans les faits, on se retrouve souvent seuls. Les collectivités locales essaient de faire des choses, mais leurs moyens sont limités.
GBA : Face à cette situation, vous cherchez à diversifier vos sources de revenus ?
AC : Oui, c’est indispensable. Nos exploitations sont comme de gros paquebots : difficiles à manœuvrer rapidement. La diversification prend du temps, surtout en viticulture, où planter une vigne, c’est attendre au moins trois ans pour récolter.
Mais on s’oriente vers d’autres sources de revenus, notamment l’oenotourisme. Il permet à la fois d’accueillir du public, de générer des revenus annexes et de vendre du vin en direct, avec une meilleure valorisation.
GBA : Quelles activités oenotouristiques proposez-vous sur votre domaine ?
AC : On propose des visites, des dégustations, et on s’appuie même sur des outils numériques, comme des casques de réalité virtuelle pour faire découvrir les vignes. C’est une autre manière de valoriser notre travail, et de créer du lien avec les visiteurs.
GBA : Est-ce que vous collaborez avec d’autres vignerons du territoire ?
AC : Oui, on communique entre nous. Par exemple, la fête « Vins en folie » a été montée collectivement. Mais c’est vrai que moi, je suis vigneron indépendant, donc c’est un autre fonctionnement que les coopératives.
GBA : Et pour vous, quels sont les avantages à être indépendant ?
AC : C’est le plaisir de voir son produit du début à la fin. On voit la finalité de notre travail. Ce n’est pas juste produire du raisin et le livrer à une coopérative. On élabore, on vend, on échange avec les clients. C’est passionnant, même si c’est plus contraignant.
GBA : Dans votre métier de vigneron, êtes-vous entouré de structures ou d’acteurs locaux qui vous accompagnent ?
AC : Oui, bien sûr. Il y a plusieurs structures autour de nous : la Fédération des Vignerons Indépendants, l’Interprofession des Vins de Bergerac et Duras (IVBD), la Chambre d’Agriculture, AgroBio Périgord… Ce sont des techniciens compétents, qui peuvent nous accompagner sur le plan technique, commercial ou en gestion. Le souci, c’est qu’on manque cruellement de moyens, d’équipements.
Produire pour survivre
GBA : Quels sont aujourd’hui vos besoins prioritaires pour faire évoluer votre activité viticole ?
AC : Produire, tout simplement. Et suffisamment. On n’atteint même pas les rendements autorisés. Et ça, c’est dramatique : c’est comme si vous bossiez douze mois dans l’année et que vous n’étiez payé que pour trois mois. Le travail est là, la charge mentale aussi, mais le revenu ne suit pas.
GBA : Qu’est-ce qui vous fait encore tenir dans ce contexte difficile ?
AC : La passion. L’amour du métier. Quand je suis dans mes vignes, que j’entends les oiseaux chanter, ou quand je goûte mon vin et que je sens que j’ai bien travaillé… C’est pour ces moments-là que je fais ce métier. Et puis quand quelqu’un goûte mon vin et me dit qu’il le trouve bon, ça me suffit. Ce sont des petits bonheurs.
GBA : Vous diriez que le vin est un secteur en déclin ?
AC : Le vin n’est pas mort, non. Mais il traverse une tempête. Il y a une vraie mutation globale. Les habitudes changent, la consommation baisse, surtout chez les jeunes. On boit moins, ou des vins moins forts. Mais le vin reste un produit culturel, gastronomique. Tant qu’on aimera bien manger, il y aura du vin. Et dans le Périgord, on sait bien manger.
Être maire d’un petit village
GBA : En parallèle, vous êtes maire de Pomport depuis 2020. Comment vivez-vous ce mandat ?
AC : Ce qui fait plaisir, c’est quand on rend service aux gens, qu’ils nous remercient, qu’ils se sentent mieux dans leur commune. Ce qui est plus compliqué, c’est la lourdeur administrative. Aujourd’hui, même pour acheter un balai, il faut remplir une montagne de papiers. C’est archaïque. Et puis il y a la responsabilité : si une branche tombe sur quelqu’un, c’est le maire qui est responsable. C’est lourd.
GBA : Combien d’habitants compte Pomport ? Et vous avez encore une école ?
AC : On est environ 750 habitants, et oui, on a encore une école. Et heureusement. C’est notre force. On a quatre instituteurs formidables qui s’investissent à fond. Les enfants sont bien suivis, les parents sont contents. Nous, on met les moyens pour que tout fonctionne : pas forcément en logement, mais on est attentifs à tous les besoins des enseignants et des élèves.
Dernière ligne droite du mandat
GBA : Quelles sont vos priorités pour cette dernière année avant les municipales ?
AC : Finir ce qu’on a commencé. On est en train de construire un city-stade pour les enfants. Il faut qu’il soit terminé avant la fin du mandat. Il y a aussi un projet d’écoquartier qui a pris du retard à cause de fouilles archéologiques, mais j’aimerais qu’il soit lancé d’ici là.
GBA : Envisagez-vous de vous représenter ?
AC : Ce n’est pas encore décidé. Ça dépendra si j’ai une équipe solide autour de moi. Dans un petit village, le maire ne peut rien faire sans adjoints et conseillers engagés. Aujourd’hui, j’ai de bons éléments, mais certains ne veulent pas continuer. Et puis il y a mon métier de vigneron, qui devient de plus en plus prenant. Alors, on verra.
GBA : Vous êtes affilié à un parti politique ?
AC : Oui, au parti de l’étiquette… de vin ! (rires)
Propos recueillis par Valentin Nonorgue, le 26 juin 2025.

