La ville japonaise qui se veut zéro-déchet

Kamikatsu est la première ville du Japon ayant pris des initiatives pour réduire le nombre de déchets.  Pour les accompagner dans ce processus, une ONG appelée Zero Waste Academy s’est installée dans la ville. Kamikatsu s’est engagée à être zéro-déchet d’ici 2020. En 2019, la ville recycle déjà 80% de ses déchets.  Pour en arriver là, la commune privilégie le recyclage. Elle travaille également avec les entreprises et les habitants pour réduire leurs consommations. Grâce à cette initiative, plusieurs villes du Japon suivent désormais l’exemple.

Pour en savoir plus, nous avons interviewé Akara-san Tani, présidente de Zéro Waste Academy. En introduction, nous vous proposons également de regarder ce documentaire vidéo réalisé par Seeker stories :

Pouvez-vous nous parler de la Zéro Waste Academy ?

C’est une ONG qui a pour objectif de passer à zéro déchet d’ici 2020. Elle est établi depuis 2005 dans la ville de Kamikatsu. 

Kamikatsu a décidé de devenir une ville zéro déchet. Comment l’idée est venue ?

Au tout début, il y avait un grand trou qui servait de décharge pour les habitants. Ils jetaient tout et rien puis les brûlaient. Toutefois, en 1998, une loi a été créée pour interdire la combustion de déchets dans les espaces ouverts. La ville a donc installé deux incinérateurs. Ils ont été fermés deux ans plus tard car ils dépassaient le niveau de dioxyde autorisé par la loi. À ce moment-là, il n’y avait plus aucun endroit où les déchets pouvaient aller. Nous étions obligé de les expédier vers une préfecture voisine (Yamaguchi). Cela coûtait 200,000 Yen (1600€) par tonne. Le recyclage était donc la seule option véritablement viable pour se débarrasser des déchets de notre ville, Kamikatsu.

Quelles décisions ont été prises par les pouvoirs publics ? 

C’est la mairie de Kamikatsu qui a pris l’initiative de faire de la commune une ville zéro-déchet. Avant que la commune déclare cette ambition (en 2003) elle a pris comme première initiative de commencer le tri des déchets. Au Japon, et plus particulièrement dans les régions rurales, la population jette ses déchets au sol car ils sont entourés de terres et de montagnes. Pour les habitants, c’était une facilité. Ce n’était pas un problème avant que le plastique et les autres matériaux artificiels n’arrivent. Comme le Japon est une petite île avec peu de place, les municipalités ont installé des incinérateurs pour brûler les déchets avant de les décharger. Toutefois, le gouvernement national a vite réalisé que cela fait apparaitre d’autres problèmes comme le rejet de CO2. L’air rejeté était également toxique. Il a donc fallu rapidement que ces incinérateurs soit dotés de filtres high-tech. Mais comme ils sont très chers, les petites villes comme Kamikatsu ont dû fermer leurs incinérateurs et trouver des solutions alternatives. Pour nous, cela a été de les recycler. La municipalité a dû convaincre les habitants de séparer leurs différents déchets et de les apporter à la déchèterie au lieu de les jeter. C’était une étape très difficile. La mairie de Kamikatsu a pu ensuite prendre des initiatives et fixer des objectifs de zéro-déchets.

Comment avez-vous réussi à convaincre les habitants de mener ce combat avec vous ?  Quels efforts leur avez-vous demandé  ?

Pour les citoyens, c’était difficile ! Trier les déchets en différentes catégories prend plus de temps que de les jeter à un seul endroit. Au début, les habitants n’étaient globalement pas d’accord pour changer leurs habitudes. Pour eux, c’était la responsabilité du gouvernement que de s’occuper des déchets avec les impôts payés. Toutefois, la commune a expliqué la situation aux habitants et les a progressivement convaincu. Trier les déchets était la meilleure chose à faire. Cela a pris du temps mais doucement, la commune et ses habitants ont développé une mentalité écologique. De plus, les habitants ont compris que pour minimiser leur travail de séparation des déchets, il fallait repenser les modes de consommation et leurs achats. Il est nécessaire d’inclure les citoyens pendant la procédure si voulez aller de l’avant car ce sont eux les consommateurs. L’initiative peut être entreprise par la politique mais il faut forcément inclure les citoyens à un moment donné.

Pouvez-vous nous parler de la politique zéro déchet sur la ville ? 

Une initiative a été lancée cette année pour sensibiliser la population à utiliser moins de plastique et à les refuser dans les magasins. Au Japon, il existe une loi nationale interdisant les sacs en plastique. Dans certaines régions, ceux-ci sont facturés. Mais dans les zones rurales, les habitants s’attendent généralement à les obtenir gratuitement. De plus, les magasins ne veulent pas les facturer parce qu’ils ont peur de perdre des clients. Le gouvernement de notre préfecture a essayé de parvenir à un accord entre tous les magasins pour faire payer les sacs en plastique, mais ils n’ont pas réussi. Nous attendons toujours que le gouvernement adopte une loi nationale. Entre-temps, nous incitons les consommateurs à refuser un sac en plastique pour obtenir un point et échanger des points contre des produits.

Quels investissements la ville a-t-elle dû effectuer ? Combien cela a coûté ? 

La recherche sur les habitudes de consommations et les déchets de la ville a été la première chose faite pour pouvoir travailler intelligemment avec les déchèteries. Je dirais que l’investissement était plutôt un investissement humain. La commune a fait venir des experts pour travailler avec la communauté et les accompagner dans le processus. Du coté des infrastructures, la commune a utilisé des bâtiments inutilisés et les a rénové pour y installer le centre de tri de déchets. 

Comment travaillez vous avec les restaurants ? Comment travaillez vous avec l’industrie textile ? 

Zero Waste Academy a mis en place un système appelé Zero-waste Acreditation  pour labelliser les entreprises qui prennent des initiatives de réduction des déchets. Nous avons d’abord commencé par les restaurants locaux puis nous avons décidé d’agrandir avec des entreprises à plus grandes échelles comme Patagonia. Il s’agissait d’encourager les entreprises à réduire leurs déchets dans le contexte de Kamikatsu. Les entreprises doivent également participer au processus de tri des déchets car elles sont intégrées à la communauté. Cependant, cela leur a demandé beaucoup de travail. Elles sont donc plus enclines à participer aux opérations de réduction des déchets plutôt qu’à la séparation. Elles font cela travers la communication avec les fournisseurs afin de réduire les matériaux utilisés. C’est pourquoi nous avons mis en place le système pour les aider et les encourager à faire des efforts. Nous avons également décidé de les labelliser afin qu’elles puissent l’utiliser comme dans leurs campagnes de marketing. 

C’est du gagnant-gagnant. Bien sûr, cela a commencé avec Kamikatsu, mais nous essayons de toucher un public plus large et de donner une voix plus grande aux consommateurs, car sans la pression plus forte de ces derniers, il est difficile pour les entreprises de modifier leurs matériaux ou leurs moyens d’approvisionnement. C’est plus efficace pour nous de contacter les entreprises car elles sont aussi des consommateurs qui achètent des produits à des fournisseurs. L’initiative commence lentement à gagner en popularité et à réussir. Nous touchons une plus grande variété d’entreprises et ne faisons pas seulement appel à des magasins individuels, mais également aux chaines de valeurs mondiales. 

Pour recycler 80% des déchets, comment avez-vous réussi à atteindre ce chiffre ? Comment mesurez-vous l’impact ? 

C’est surtout du recyclage. Nous n’avons pas beaucoup réduit la production de déchets, mais nous avons réussi à en récupérer 80%. Nous n’avons pas beaucoup d’industries dans notre ville. Il est donc plus compliqué de réduire la quantité de déchets produits. Même en réduisant à l’intérieur de la ville, il est quand même nécessaire d’importer des produits de l’extérieur. Toutefois, en agissant, nous avons pu recycler 80% des déchets de la ville. Mesurer l’impact est difficile parce que la population au Japon diminue dans les zones rurales. Cependant, nous pouvons voir une diminution de la quantité de déchets allant à la déchèterie. Nous avons également commencé à inciter à la réutilisation des déchets. Par contre, la plupart des citoyens considèrent que ce projet leur procure de la fierté.

Quels conseils donneriez-vous à une ville française qui essaie de s’engager dans un projet similaire ?

Je conseillerais de commencer à petit pas et localement. Il faut sensibiliser la communauté et les citoyens doivent être prêts à s’engager. Nous avons tracé la voie à suivre dans le contexte des problèmes auxquels nous sommes confrontés dans notre société moderne. Maintenant, cette petite communauté va de l’avant dans le monde. Nous avons besoin de la compréhension des gens qui vivent localement. Commencez donc petit et local, puis impliquez des personnes et des entreprises autour de vous.

Propos recueillis par Claire Plouy