La colocation étudiante en EHPAD, une belle manière de créer du lien intergénérationnel

Cette semaine, la lettre de l’impact positif s’intéresse cette semaine à une initiative développée par le CCAS de Montpellier. Depuis le mois de septembre, la municipalité propose à des jeunes des colocations étudiantes en EHPAD. En échange d’un loyer modéré, les jeunes s’engagent à donner au moins trois heures de bénévolat en compagnie des personnes âgées résidentes. Les onze premières places ont connu un grand succès et les étudiants ont été très bien accueilli. Ce projet qui favorise le lien intergénérationnel est lauréat du Prix Territoria 2018 dont Territoires-Audacieux.fr est partenaire.

Nous avons interviewé Annie Yague, adjointe au maire de Montpellier et vice-présidente du CCAS pour qu’elle nous parle plus précisément de cette initiative.

Avant cela prenez le temps de découvrir notre reportage vidéo tourné à Montpellier :

Sommaire:

– Mise en place du projet –

Comment l’idée vous est-elle venue ?

L’idée est venue après avoir visionné un petit film sur youtube où on parlait de la colocation étudiante dans les pays du nord de l’Europe. Cela consistait à loger des étudiants à l’intérieur des EHPAD. Nous étions en pleine réflexion par apport à des appartements que nous avions de disponible. Ils étaient destinés autrefois à loger des directeurs et des sous-directeurs. Nous envisagions de complètement les rénover. Il m’a semblait très judicieux de profiter de ces appartements pour mettre en place une colocation étudiante. C’est une opportunité de respecter en même temps l’intimité de l’étudiant (et la vie qu’il se doit d’avoir à cet âge là) tout en apportant aussi un travail de bénévolat au sein de nos EHPAD qui sont au nombre de sept sur la ville de Montpelier et qui concernent environ 600 habitants.

Vous souhaitiez mettre en lien les générations ?

Absolument. Ce lien permet un apprentissage de la solidarité au niveau des étudiants parce qu’il m’a semblé important que les étudiants prennent connaissance du travail de solidarité qui est aussi un travail pour moi. C’est un de nos devoirs de citoyen dans une ville.

C’est un projet solidaire à de nombreuses échelles ?

L’idée est partie du concept de la colocation avec du bénévolat auprès des résidents pour créer du lien social. Dans les résidences, il y a beaucoup de personnes qui sont accompagnées mais il y a aussi des résidents, très nombreux, qui n’ont aucune visite. Il y a un vrai isolement affectif. Nous essayons de le combler à travers des activités mais le lien humain reste essentiel. Nous avons pensé l’apporter au travers d’actions portées par les étudiants. Au fil de notre réflexion, nous nous sommes dit qu’il ne fallait pas seulement prendre en considération ce lien intergénérationnel. C’était également l’occasion d’établir une chaine de solidarité entre des jeunes gens, des agents du CCAS et d’autres publics. Nous avons donc décidé de rénover les appartements en faisant appel à des jeunes qui participaient à des chantiers citoyens ou éducatifs. Ils étaient sur un parcours d’insertion professionnelle. Nous les avons fait accompagner par nos services techniques et ensemble ils ont rénové les appartements. Cela nous a permis de proposer à ces jeunes participant au chantier d’avoir accès à des métiers qu’ils ne connaissaient pas au sein du service technique mais aussi des EHPAD. Au cours de ces deux chantiers, nous avons même pu embaucher une personne pour travailler avec notre équipe technique. Elle est encore actuellement en poste aujourd’hui. Dans le deuxième chantier réalisé, un jeune s’est trouvé une envie particulière d’agir auprès des personnes âgées. Il a trouvé que c’était une bonne occasion de se rendre utile. Nous lui avons proposé de venir pendant six mois au travers d’un service civique prendre connaissance de manière plus approfondie de ce métier et nous nous sommes engagés à l’accompagner dans un parcours d’insertion pour une formation soit d’aide-soignant soit d’accompagnateur de vie par la suite. Nous nous sommes aperçus que cette cohérence entre les équipes et les jeunes nous avait permis d’apporter beaucoup de réflexion par rapport à l’équipe technique du CCAS.

Quelles ont été les différentes étapes de mise en place ?

Il a fallu commencer par reconsidérer l’appartement en les destinant à des jeunes gens. Nous avons voulu des chambres qui soient assez spacieuses et équipées de manière à ce qu’ils puissent avoir leur parcours d’étudiant qui ne soit pas perturbé. Il faut qu’ils puissent avoir une vie agréable à partager avec d’autres étudiants et les faire entrer dans cet univers particulier de l’EHPAD. Les étudiants qui sont dans un parcours de formation compatible nous ont apporté aussi des demandes supplémentaires. Nous avons décidé d’élargir pour l’année prochaine ce dispositif et je pense que nous aurons beaucoup de demandes.

Tout cela en quelques mois…

Nous avons annoncé ce projet au mois de février et en mai nous avons ouvert l’annonce en proposant aux étudiants de candidater. Ils avaient la possibilité d’avoir un appartement à prix modeste puisque les loyers se situent entre 40 et 100 € en fonction de la grandeur de la chambre. Nous ne prenons pas en considération les parties communes. En contre-partie, nous leur demandions de présenter dans ce dossier un vrai projet d’accompagnement des personnes âgées. Nous ne voulions pas qu’ils viennent en croyant qu’ils allaient seulement faire de la présence. Il fallait un vrai projet derrière. Quelque chose qui prenne en considération la situation particulière d’isolement dans laquelle se trouve les personnes âgées.

– Le projet aujourd’hui –

Comment fonctionne l’initiative au quotidien ?

Nous avons sélectionné les étudiants en fonction des revenus de leurs parents. Nous voulions privilégier les étudiants venant de familles modestes. Le deuxième critère était le projet qu’ils nous ont présenté. Nous avons jugé la pertinence du projet et sélectionné les étudiants. Au quotidien, ils mettent en place leurs projets dans les EHPAD. Nous avions pas mal d’étudiants venant d’une fac ou d’une école de musicologie mais également un étudiant en droit. Ce sont des profils très différents et chacun est venu avec sa spécificité. Celle-ci peut venir du métier envisagé ou simplement d’un gout personnel. Par exemple, il y a un étudiant qui aimait beaucoup le cinema et il a voulu mettre en place des séances de cinéma le dimanche après midi. Comme nous savons que c’est un moment assez compliqué pour les personnes qui n’ont pas de visite, nous étions étions très intéressés. C’est un des projets qui marchent très bien. Au-delà de la projection du film, il y a une discussion sur ce que les résident ont retiré, compris ou les souvenirs qui sont remontés… Il y a un vrai échange entre les résidents et l’étudiant qui conduit ce projet.

Pour les étudiants, c’est un véritable engagement ?

Oui, c’est un vrai engagement. Certes nous proposons une solution à des étudiants qui auraient été en difficulté voire eux-mêmes en isolement par rapport à l’éloignement de leurs familles mais en contre-partie nous voulions un vrai engagement. Ils doivent apporter eux aussi un vrai plus aux résidents. Ce lien intergénérationnel peut même devenir un lien affectif. Il peut se créer car un échange se fait. Cela permet à la relation d’être de plus en plus intime en fonction de l’avancé du projet et de l’investissement de celui qui le porte.

L’une des jeunes travaille par exemple sur un projet de conversation vidéo…

Le skype c’est un projet très interessant parce que les familles éloignées ne peuvent pas venir très souvent. Il y a une coupure qui se fait à cause de cet éloignement et de cette absence. Nous voulons donc restaurer la continuité du lien familial. C’est essentiel car la famille, c’est la base de toute une vie et quelque fois nos résidents se sentent abandonnés. Grâce à un journal, les familles prennent également connaissance des activités se déroulant au sein de l’EHPAD. Une personne âgée, ces différentes activités lui font vraiment un lien permanent avec sa famille.Ce projet nous a paru intéressant.

Si les étudiants ne sont pas logés à l’intérieur, ils sont invités à participer à la vie de l’EHPAD ?

Oui c’est exact. Nous avons donné la possibilité aux étudiants de venir partager le repas du soir avec les résidents à un prix modique. Nous avons déterminé un tarif social du repas à 5 €. Cela permet de venir partager le repas avec les séniors avec qui ils sont en lien. Ils ne côtoient pas toutes les personnes de l’EHPAD. L’étudiant va avoir une sympathie pour les résidents. L’étudiant va aller vers les personnes qui lui semblent le plus se rapprocher de sa sensibilité. De la même façon les résidents vont aller vers les étudiants qui leurs parlent, qui leur correspondent. C’est vraiment le lien humain qui est très important mais que nous ne voulons pas imposer. C’est vraiment le choix de l’étudiant et du résident. C’est un échange et il faut que nous restions sur cette problématique de l’échange. C’est naturel, quand vous rencontrez une personne il y a de la sympathie qui passe ou de l’antipathie.

Faut il accompagner les étudiants ?

Oui. Il y a des étudiants qui ont eu tout de suite cette sensibilité et ce sont mis au travail. Ils ont trouvé leur place très vite. D’autres ont besoin d’être accompagné. Nous on a besoin d’être sûr que tout se passe pour le mieux pour les étudiants et pour les résidents. Ils sont en relation avec un public fragile. Il ne faut pas l’oublier. En vieillissant, on a pas la capacité d’adaptation que l’on peut avoir quand on est jeune. Il est donc vraiment important pour nous au quotidien de suivre les activités des étudiants et de vérifier qu’elles apportent vraiment quelque chose. Il faut également de la bienveillance pour nos résidents. C’est essentiel. C’est valable dans les deux sens. Nos résidents envers les étudiants et les étudiants envers les résidents.

– Dupliquer le projet –

Combien cela vous a-t-il coûté ?

Pas grand chose. Les appartements nous les avions. Nous avons fait réaliser les rénovations par nos services techniques qui de toutes façons sont employés du CCAS. L’idée était vraiment de rénover un patrimoine foncier. Il y avait un véritable besoin. C’est de l’argent public donc nous avons été très prudent par rapport à cette rénovation. Pour la suite, les étudiants paient un loyer. Cet argent qui est apporté à travers des loyers va alimenter les activités des étudiants. Le CCAS ne récolte aucune somme. Cela crée une petit cagnotte qui va grossir au fil des mois. Cela va permettre aux étudiants de faire des projets qui s’autofinanceront. Cela a été pensé de cette façon là et en contrepartie l’étudiant y trouve son compte puisqu’il a un loyer modéré. Il n’a pas non plus le souci de payer son électricité car tout est compris dans le loyer.

Avez vous commencé à mesurer votre impact ?

Pour les étudiants, ils sont très satisfaits. Que ce soit des appartements et des activités réalisées à coté. Pour les résidents, nous leur en avions parlé avant et ils sont très contents de la mise en place de ce projet. Cela nous a permis aussi d’augmenter les activités que nous faisions à l’extérieur. Certains étudiants accompagnent les résidents sur des événements sportifs ou des événements artistiques se déroulant à Montpellier. Le partage au cours de ces activités et de ces sorties est quelque chose de très important pour les étudiants comme pour les résidents. Après, mesurer l’apport humain est très difficile car c’est très subjectif. Nous, nous voyons des étudiants qui sont heureux de participer à ce projet et nos résidents qui sont très heureux de pouvoir être accompagnés par de la jeunesse. Il y a un manque dans nos EHPAD : la vie extérieure. Pour ceux qui peuvent sortir, ce n’est pas un problème. Nous leurs proposons des activités à l’extérieur. Pour ceux qui ne peuvent pas, et ils sont nombreux, qui sont dans l’incapacité de sortir, c’est plus compliqué. Ce projet permet à la jeunesse de rentrer à l’intérieur de l’EHPAD, et ça c’est quelque chose qui n’est pas mesurable mais qui est incontestable.

Quel est votre projet et votre vision plus large ?

Le projet global est d’ouvrir les EHPAD à la vie de quartier. Que l’EHPAD devienne un lieu de vie du quartier comme pourrait l’être une Maison pour tous, ou un terrain de sport … Parmi nos résidents, il y en a beaucoup qui n’ont pas la capacité de sortir donc ce que nous voulons c’est de faire rentrer dans la vie du quartier, de la ville, à l’intérieur de ces EHPAD. Pour ça, nous mettons en place plusieurs dispositifs en plus de ce projet de collocation. Nous ouvrons nos EHPAD aux personnes âgées du quartier par l’intermédiaire d’une initiative appelée « Table d’Hôte ». Cela va leur permettre de prendre leurs repas ici, de profiter des activités, et de rentrer chez eux le soir. C’est une façon de créer une transition entre la vie à la maison de manière totalement indépendante dans un chemin parfois difficile vers le grand âge. Cela leur permet de se préparer de manière plus sereine. Ils n’ont plus peur de l’endroit puisqu’ils le connaissent, le pratiquent et le partagent avec les résidents et les employés de l’EHPAD. Je pense que c’est une solution d’avenir car nous savons que le papy boom est déjà arrivé et qu’il va s’amplifier. Il va falloir trouver des solutions. Notre responsabilité d’élu est d’inventer des solutions pour permettre aux personnes de garder toute possibilité de choix sur ce qu’ils veulent devenir quand ils arriveront au grand âge. C’est un exemple parmi les expérimentations que nous mettons en place et qui ont déjà commencé à petite échelle. Nous allons élargir sur tous nos EHPAD et permettre à tous les quartiers de pouvoir profiter de cette place là. Il faut également utiliser les bons vecteurs comme la culture ou le sport. Tous les projets sociaux sur la ville de Montpellier, sont mis en place en transversalité. Nous profitons de tous les projets et de tous ces nouveaux dispositifs pour enrichir nos EHPAD. C’est pas parce que nous arrivons dans le grand âge que nous devons êtes privé de ce que peut nous apporter la société.

Propos recueilli par Baptiste Gapenne